Séries Telling

Tour d'horizon des séries, des plus populaires aux plus pointues, avec un regard décalé et, je l'espère, pertinent.

Vendue, anachronique, sexy... La série « Mad Men » emballe le Web

Zineb Dryef
Journaliste
Publié le 19/09/2010 à 10h20

La série de la chaîne américaine AMC, qui dépeint l’industrie de la pub pendant les sixties, écorne le mythe des Trente Glorieuses.


Le casting de « Mad Men » (AMCTV.com).


La couverture de Rolling Stone sur « Mad Men ».

Deux millions de téléspectateurs par épisode, treize Emmy Awards, quatre Golden Globes, la une de Rolling Stone et des Cahiers du cinéma... « Mad Men », série TV préférée de Barack Obama, fait la (quasi) unanimité de la critique et du public.

« Mad men », ce sont ces publicitaires et dactylos bien coiffés des années 60 qui occupent l’essentiel de leur journée à fumer et à picoler dans un open space de Madison Avenue. Ces mères de famille qui boivent des cocktails pendant leur grossesse mais accouchent de bébés en pleine forme.

Ces raccourcis ne rendent pas hommage au génial créateur de la série, Matthew Weiner -qui a notamment travaillé sur « Les Soprano ». « Mad Men », ça donne à peu près ça, selon la boîte de prod new-yorkaise LandLine TV qui a compressé quatre saisons de la série en une petite minute. (Voir la vidéo, en anglais)

Sur le Net, la « folie » ou le « phénomène » « Mad Men », ce sont les fans qui se repassent les épisodes en boucle pour s’enthousiasmer sur les jolies robes des comédiennes, débusquer un anachronisme rigolo, rebondir sur le réalisme de la série.

Placement de produit et mélange des genres

Lucky Strike, Heineken, Cadillac, Utz, US Airways, Pampers, London Fog, Pepsi... Les marques évoquées dans « Mad Men » existent et, pour certaines, payent pour, qu’à l’écran, Don Drapper et ses collègues se creusent les méninges pour leur trouver un slogan révolutionnaire.

CNN a distingué trois types de placement de produits : les gratuits, les partenariats et les payants. Etude de cas :

  • Les hôtels Hilton, sponsors de la série, ont suggéré, en 2009, la création expresse d’un nouveau personnage calqué sur Conrad Hilton, fondateur de la chaîne. Ce dernier apparaît dans la saison 3, actuellement diffusée sur Canal+. Selon le Wall Street Journal, c’est à la lecture d’une biographie de Hilton, suggéré par des représentants de l’empire hôtelier, que Matthew Weiner a choisi de créer son personnage.

    « Mad Men a été salué pour son attention scrupuleuse aux détails de l’époque, la bonne cigarette, les bons vêtements, le bon cocktail.

    La série a donc choisi le bon personnage -fier, sain, aux vues très pro-Américaines- aussi représentatif des années 60 que l’agitation à venir. »

Heineken et Chaseont font également leur apparition dans la série.

  • La marque de chips Utz n’a pas déboursé un centime pour apparaître dans la série. Après avoir découvert, en regardant la première saison, qu’Utz était évoqué par Peggy Olson, Utz a « bombardé » la production de produits et d’anecdotes historiques.
  • En échange d’une large publicité pour la chaîne AMC dans les magasins AT Cross, les publicitaires de Sterling Cooper utilisent leurs stylos pour signer des chèques et contrats.

Le mélange des genres est parfois reproché à « Mad Men », notamment dans le cas de la compagnie textile London Fog. Evoqué au début de la saison 3, la marque de prêt-à-porter et d’accessoires a récemment choisi la comédienne de la série Christina Hendricks, pour sa campagne automne-hiver 2010.

Interrogé par AdWeek, le président de la chaîne AMC a refusé de dévoiler les secrets de l’émission :

« Nous plaçons des produits dans la série mais vous n’avez pas à savoir qui paye et qui ne paye pas. »


Les salariés de Sterling Cooper pendant leur pause, « Mad Men » (Blogs.amctv.com).

A côté de la plaque sur l’industrie de la pub ?

A côté de la plaque sur l’industrie de la pub ?

L’un des ressorts du succès de « Mad Men » est le fait que la série représente l’Amérique des années 60. En s’attachant à ses aspects les plus rétrogrades -toute puissance masculine, stigmatisation des Noirs et des homosexuels, inégalités sociales... - la série de Matthew Weiner désacralise cette décennie fantasmée comme une sorte d’âge d’or. Les blogueurs de La Brèche plébiscitent ce choix :

« Quant au paysage quotidien, il n’est pas empli que de costumes sur mesure, de cheveux plaqués et de l’opulence des restaurants à la mode. Il est aussi fait d’alcool ingurgité du matin au soir, au bureau, aux réunions de familles, aux dîners entre amis, par les hommes comme par les femmes, enceintes ou non -image qui, comme quelques autres, choque habilement le spectateur contemporain [...].

Comme tout âge d’or, les années 60 nous parviennent à travers des représentations bien déformées : rappelons qu’en France comme aux Etats-Unis, les inégalités socio-économiques étaient nettement plus fortes à l’époque de “Mad Men” qu’elles ne le sont aujourd’hui, même au cœur de la crise économique, fait que rappelait récemment avec humour Paul Krugman, évoquant la réforme des retraites.

C’est bien là, aussi, ce que la série s’attache à rappeler, bien loin de la vision idéalisée des trente Glorieuses de Fourastié (1979). »

Les « Mad Men » « dénaturent l’industrie de la publicité »

L’agence de pub Sterling Cooper dans laquelle évoluent les personnages de « Mad Men » a été abondamment commentée par les publicitaires eux mêmes. Dans une note de blog récente, Nicolas Bordas, président de TBWA France, s’interroge sur l’impact que peut avoir la série sur l’image de la publicité aujourd’hui :

« Au-delà d’une image souvent peu flatteuse pour mon métier, je tiens à remercier “Mad Men” de figer ces comportements d’une autre époque, dans une représentation datée, qui appartiendra, je l’espère, définitivement au siècle passé. Ce métier a beaucoup changé depuis cinquante ans. Les gens qui le font aussi. Cette transformation n’a pas forcément été perçue par le grand public, mais elle est bien réelle.

Le métier de publicitaire a sûrement beaucoup perdu en paillettes et en argent facilement gagné, mais il a beaucoup progressé en intégrité et responsabilité. Même s’il reste encore beaucoup de progrès à accomplir et si, tout comme avec “99 francs” de Frédéric Beigbeder, la caricature continue de faire mouche car elle touche à des comportements qui sont loin d’avoir tous disparus. »

Certains publicitaires de l’époque saluent la fidélité avec laquelle « Mad Men » restitue l’ambiance dans les agences de publicité. C’est le cas de Robert Levinson, un des consultants publicitaires de Matthew Weiner :

« Ce que Matthew a filmé est tellement réaliste. L’alcool était une pratique courante, le tabagisme était constant, les relations entre les cadres et leurs secrétaires étaient semblables. » (Voir la vidéo « Toutes les cigarettes fumées dans “Mad Men” », en anglais)

De son côté, George Lois, célèbre pour ses couvertures d’Esquire, a violemment attaqué Mad men dans le numéro d’août de Playboy, notamment parce qu’il estime le portrait du milieu de la pub très réducteur.

« La série “Mad Men” dénature l’industrie de la publicité en occultant la révolution qui a changé le monde de la communication pour toujours. Ce péché originel d’omission fait de “Mad Men” un mensonge [...].

[“Mad Men” ] n’est rien de plus qu’un feuilleton dans un bureau de style glamour [...] dans lequel on ne se soucie pas des mouvements liés aux droits civils, de la libération de la femme, de la guerre du Vietnam [...]. Plus j’y pense et plus j’écris sur “Mad Men”, plus je prends cette série comme une insulte personnelle. »

Les sérivores chassent les anachronismes de « Mad Men »

Les sérivores à la chasse aux anachronismes


La couverture des Cahiers du cinéma sur « Mad Men ».

Si aucune série n’est allée aussi loin dans le réalisme historique -de l’avis des « sérivores » - les fans ne sont sans doute jamais allés aussi loin dans leur obsession du détail. Des dizaines d’articles rencensent les erreurs de langage, de décors, de références...

Benjamin Zimmer, linguiste et chroniqueur au New York Times, a relevé plusieurs approximations langagières dans « Mad Men ». Lorsque l’un des personnages -Joan, dactylo- affirme « the medium is the message » en 1960, c’est tout simplement impossible. Si Marshall McLuhan avait sans doute déjà prononcé cette phrase, il aurait fallu que Joan assiste à l’un de ses cours pour la répéter -en 1960, il n’a pas encore publié le texte dans lequel cette citation apparaît.

Impossible de savoir qui est le premier à l’avoir remarqué mais les blogueurs adorent rappeler que les trois livres placés dans la bibliothèque de Betty Draper -un recueil des romans de W.E.B. Griffin-, entraperçus quelques secondes dans l’épisode 10 de la saison 3, ont été publié la première fois dans les années 80.


Betty Draper, Peggy Olson et Joan Harris, saison 3 de « Mad Men » (Blogs.amctv.com).

Comment devenir un Mad Man

Comment devenir un Mad Man

Le succès de la série tient aussi au grand soin apporté au look des personnages. A l’exception notable des Inrocks qui ont taillé un costard à ceux des « Mad Men », c’est un « waouh » général des blogueuses et des créateurs -le couturier Marc Jacobs compris. Sur les podiums, c’est eye liner, chignons compliqués, jupes rallongées et lingerie rétro. Beau.

Du mobilier aux recettes de cocktails disponibles sur le site officiel de la série, la recréation de « Mad Men » chez soi occupe les journalistes déco et les blogueurs. Pour moi, ce sera une Vodka Gimlet : vodka, citron et sucre. Quant à tenter de boire autant que Don Drapper au bureau -six verres environ-, Slate.fr le déconseille :

« Les “Mad Men” de Madison Avenue ont visiblement développé une tolérance à l’alcool, symptôme de la dépendance à l’alcool qui se manifeste quand celui-ci est consommé constamment en volume sur plusieurs mois ou années : la tolérance provoque un besoin physique de consommer toujours plus d’alcool pour en ressentir les effets.

Un verre de scotch à midi avant une réunion, une routine pour Don Draper, ne le prive donc pas de briller pendant son numéro de charme aux clients, gagnant à tous les coups.

La tolérance s’acquiert, ainsi les plus jeunes, comme Pete Campbell, qui n’ont pas développé leur tolérance, peuvent montrer quelques signes d’ivresse à la fin de la journée. Les anciens eux demeurent imperturbables. » (Voir la vidéo « Comment boire comme un “Mad Man” ? », en anglais)

« Mad Men » sur Canal+, ts les jeu., 20h50 - en streaming sur des sites que vous pouvez trouver tous seuls.

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  • zsazsarouge
    zsazsarouge
    Etudiante
    • Posté à 11h05 le 19/09/2010
    • Internaute 58664
      Etudiante

    Au sujet des blogs américains, je me permets d’en conseiller deux - puisque chez Zineb Dryef vous ne donnez pas les adresses ! :

    - Baskets of Kisses Lien

    - Les résumés et analyses de l’AV Club : Lien

    Sans parler de celles qui paraissent sur Gawker, NY Magazine, This Recording et autre...

    Enjoy

  • eXistenZ
    eXistenZ répond à momo la salade
    Arracheur de dents
    • Posté à 11h37 le 19/09/2010
    • Internaute 67914
      Arracheur de dents

    Breaking Bad est une excellente série beaucoup plus subtile que son coté décalé et humoristique ne le laisse deviner au premier abord mais je ne l’oppose pas à Mad Men qui évolue dans un registre très différent.

  • Lictor
    Lictor répond à Sonchai
    informaticien
    • Posté à 11h39 le 19/09/2010
    • Internaute 68450
      informaticien

    Si vous pensez que Mad Men est une série qui vient glorifier l’American Dream, vous êtes vraiment passé à côté du thème d’une série qui est l’une des meilleures productions cinématographiques, grand et petit écran confondus, de ces dernières années... Très très au-dessus de la majorité des films « d’auteurs » boursouflés et nombrilistes que produit le cinéma français par exemple...

    Réduire Mad Men a une série sur la pub est aussi court que réduire Six Feet Under à une série sur les croques-morts, les Sopranos à une série sur la Mafia, Fight Club à un film sur les combats de rue ou 2001 à un Space Opéra...
    Pour ce qui est de l’American Dream, la série parle précisément de sa désagrégation, de l’envers du décors. Elle parle de la solitude, de l’intériorité dans une société de l’image, de l’impossibilité de communiquer avec les autres...

  • numero81
    • Posté à 12h12 le 19/09/2010
    • Internaute 59951

    série...américaine...publicité...argent... brulant comme sujet ? En france forcemment !

    En effet, la série est assez molle du genou, il ne se passe pas grand chose. En fait, elle tranche avec les séries du moment où l’essentiel est généralement dans la chute et le reste n’est que remplissage. je trouve qu’elle ne se regarde pas d’un bloc comme la plupart des séries du moment, elle se savoure au quotidien, vous verrez ça passe mieux.

    Concernant le succès, c’est pas étonnant, elle rassemble les nostalgiques de cette époque (celle où il n’y avait pas de frontière, pas de limites, tout à conquérir) les curieux qui n’y ont pas vécu mais qui hallucinent sur la permissivité des actes de chacun et sur l’innocence qui y régnait et ceux simplement ravis de la qualité esthétique du produit.
    Cette série met tout bonnement l’américain de toute classe face à ce qu’il a construit. On sait où en est aujourd’hui, la série nous rappelle d’où on est parti. Les français (qui ont forcemment été les plus influents dans ce monde ces 40 dernières années, les plus intelligents, ceux qui ont pensé à tout avant tout le monde...) me font rire quand il critique la série, elle démontre simplement, que les USA sont à l’origine du monde tel qu’il est aujourd’hui, que ce dernier a considérablement changé, que les choses embêtantes et non traitées hier vous retombent forcemment sur la tronche un moment ou un autre. Nier l’intérêt culturel et historique ce la série relève bien de la jalousie maladive dont font preuve certains français. La vie sur terre est comme l’a dit un vieux monsieur, un théâtre. Si t’arrive pas à rester à ta place et accepter ton rôle, tu reste en coullisse. Je crois que c’est ce qu’il nous est arrivé...

  • cunégonde
    cunégonde répond à kawouede
    • Posté à 12h58 le 19/09/2010
    • Internaute 23400

    Twin Peaks a fait des petits : Les Soprano, Six Feet Under, Mad Men, En Analyse (ou In Treatment, série israélienne, explore la société à travers le cabinet d’un psy)...
    Et même, en mode mineur, des séries Canal + (regardeés sur Internet aussi, car c’est cher l’abonnement) comme La Commune (dans laquelle jouait Tahar Rahim qui est depuis devenu star du ciné avec Un Prophète) ou Mafiosa...

  • Lictor
    Lictor répond à Dorsal-
    informaticien
    • Posté à 13h43 le 19/09/2010
    • Internaute 68450
      informaticien

    Oui, c’est comme Proust, c’est bien trop lent et plus intéressant à lire en version Reader’s Digest (ou en BD)...

    La lenteur de la série est bien une partie de son intérêt. 24h avait inventé le temps réel, Mad Men invente le temps dilué. Pourquoi vouloir faire vite alors qu’on a un média qui permet de raconter une épopée sur des centaines d’heures ?
    Les péripéties de Mad Men tiennent effectivement en quelques épisodes. Tout simplement parce que les péripéties ne sont pas vraiment l’objet de la série. Ce n’est pas une série qui avance par la succession de péripéties, mais qui s’intéresse à l’impact de fond de ces péripéties sur les personnages.

    Mad Men est en fait une série construite en creux et sur l’absence. Très peu de choses passent directement par l’action ou les dialogues. C’est une série qui parle beaucoup du vide : le vide affectif des personnages, le vide derrière le masque que c’est construit Don Draper, le vide que son agence vend, le vide entre les générations... On ne peut pas apprécier ça si on rempli les épisodes de rebondissements dans tous les sens...

    Mais du coup, c’est effectivement une série qui est inconfortable, voire qui met franchement mal à l’aise... Je déconseille clairement aux gens en plein doute existentiel, en burn-out ou en dépression...

  • Spiripotain
    Spiripotain
    promeneur écoutant
    • Posté à 13h49 le 19/09/2010
    • Internaute 49037
      promeneur écoutant

    Les relations entre le business et la production TV sont tout à fait classiques aux USA puisque l’une des premières séries mélo a été financé par Procter et Gamble (d’où le terme « soap opéra »). Le mélange des genres est donc un faux problème, la TV étant elle-aussi un business.

    La force de Mad Men, c’est bien sûr la précision de la reconstitution, la qualité des dialogues, le talent des interprètes (à des années-lumières de nos pauvres acteurs nationaux), etc... mais c’est surtout de nous offrir un portrait « en creux » de nous-mêmes. On est sans cesse choqué par les comportements des personnages et on réalise la distance qui nous sépare d’une époque pourtant peu éloignée. Les personnages sont tranquillement racistes et misogynes, ils fument et picolent à tout va, bref tout ce que notre société actuelle voit d’un mauvais oeil. Du coup, on éprouve très vite le sentiment de n’être que le produit de son époque. C’est une banalité, encore faut-il se défaire de l’illusion de son propre libre-arbitre.
    L’Empire du Bien prend ici de sérieux coups.

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