Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Vingt ans après sa mort, lettre posthume à Antoine Vitez

Publié le 01/04/2010 à 12h53


Antoine Vitez (DR)

Vingt ans que tu n’es plus là, Antoine, vingt ans sans tes « interventions ». En ces temps où le théâtre d’art manque de voix charismatiques, ton intervention manque à l’appel.

Ta « Catherine »

Je te revoyais l’autre soir à Théâtre Ouvert dans « Catherine » (spectacle bien filmé en 1976 par Paul Seban). C’était l’une des premières manifestations organisées à l’initiative de l’association les Amis d’Antoine Vitez pour les vingt ans de ta disparition. Non commémorer ton souvenir mais manifester ta présence : « En quoi la parole non consensuelle d’Antoine Vitez résonne-t-elle ici et maintenant ? »

Comme elle résonne encore ta « Catherine » ! Ce spectacle de « théâtre-récit » sut élargir d’un coup le champ de notre possible théâtral et fit date dans la mémoire de beaucoup d’entre nous. L’autre soir, il éberlua quelques apprentis acteurs venus le découvrir.

Tes tâches impossibles

Tu intervenais le premier. Vous étiez tous à table -le spectacle se déroulait le temps d’un repas- avec la table et les mets pour seuls décors. Tu mangeais ta soupe et, entre deux cuillerées, tu disais le texte en regardant le livre ouvert sur la table. Un roman (« Les Cloches de Bâle ») écrit par un poète (Louis Aragon). Tu ne prisais pas les auteurs, le mot auteur, tu aimais les « poètes dramatiques », ceux qui proposent aux metteurs en scène et aux acteurs « des énigmes, des tâches impossibles ».

Tu intervenais donc en premier, chacun t’écoutait en lapant sa soupe et, soudain, tu tapais sur la table et tout le monde sursautait, secoué. Tes interventions ont toujours secoué le théâtre institutionnel, ce machin trop souvent apte au boulier du prévisible. Tu disais : « Il faut faire théâtre de tout. » Et tes mots étaient des actes en marche.

Ta révolution de 1968

Toi, le communiste qui avait adhéré au parti un an après les événements de Hongrie, tu mettais beaucoup de ton père, anarchiste et photographe, dans le rôle de l’anarchiste Libertad (ah, le balai qui te tenait lieu de béquille !), et durant toute la représentation tu photographiais les acteurs comme tu aimais à le faire dans leur loge.

Les acteurs ! Comme tu les aimais. Cette main caressant le visage de Nada Strancar (Catherine), l’une des tes muses. Je me souviens que Jacques Rosner, alors directeur du Conservatoire supérieur d’art dramatique t’engagea comme professeur en 1968, et que tu y fis, oui, la révolution.

Bientôt, on allait parler d’acteurs « vitéziens », une cohorte d’inventifs rebelles auxquels tu enseignas ce garde-fou : le refus de tout naturalisme en art. Bien des années plus tard en prenant les rênes, le moment venu (tu avais précédemment refusé le poste déjà proposé par Jack Lang) de la Comédie-Française -ton dernier combat, tu déclaras : « Je suis ici pour inventer. » Et aussi, « pour chercher à offrir à chacun des membres de la troupe la possibilité d’écrire son œuvre ».


Antoine Vitez à Ivry (DR)

Ton laboratoire des conduites humaines

Comme tes mots -ceux-là et tant d’autres-, chargés d’audace, de rigueur et de vigueur sonnent aujourd’hui. Plus que jamais pertinents. Ceux-ci par exemple ( « Ecrits sur le théâtre », tome 5 Le Monde, éditions P.O.L) :

« Le théâtre est peu de choses, son utilité est paradoxale. Un art si précaire et fragile, dont les œuvres sont vues par un nombre si faible (et quand bien même tous les théâtres seraient emplis tous les soirs ce serait encore dérisoire !), un art dont l’ambition semble se limiter à être le laboratoire des conduites humaines, cet art-là pourtant me semble voué à la compréhension du temps et des temps, rejouant perpétuellement les anciens poèmes avec les nouveaux, les comparant, éclairant les uns par les autres, ce qu’aucun autre art ne fait ».

Je te revois comme un être sans cesse dans l’urgence. De faire, d’écrire, de dire, de discuter. D’intervenir. Tu faisais théâtre de tout et tu faisais du théâtre tout le temps. Au total, 67 mises en scènes en vingt-quatre ans, a compté ton ami le critique Jean-Pierre Léonardini qui, au lendemain de ta disparition, écrivit à chaud un précieux opuscule (« Profils perdus d’Antoine Vitez », éditions Messidor). C’est au sprint que tu mis en scène les huit heures du « Soulier de Satin ».

Tes écrits, tes pressentiments

Que nous reste-t-il de toi hormis nos souvenirs ? Tes écrits, donc. Tes photos, que l’on découvre ou redécouvre à la faveur des expositions « Portraits au miroir » au Théâtre du Vieux Colombier, et « Portraits de famille » à l’espace Niemeyer.

Ta voix. Tes imitations légendaires. Ton corps filmé. Des films où tu joues (avec ce côté cinglant-sec du corps et du phrasé) et ceux qui t’ont pisté au travail : cours, répétitions, interventions à quelques tribunes.

Je te revois à une réunion de la profession, sous le Palais des Papes, dire qu’il serait urgent de réfléchir au statut et au rôle embourbés des maisons de la culture et percevoir en retour un murmure désapprobateur. Tu pressentais que le culturel allait prendre le pas sur l’art du théâtre, qu’on demanderait aux artistes d’être d’abord des gestionnaires, que viendrait l’heure où la France élirait un président qui verrait dans la princesse de Clèves une femme à abattre et dans les théâtres, des officines à mettre au pas (celui du libéralisme avec son credo « managérial »).

Il nous reste de toi ce qu’il reste de tes spectacles : des captations, plus ou moins bien faites, traces volées au vent de cet art volatile qu’est le théâtre, traces en danger de disparition. A quand un coffret allant du « Catherine » au « Soulier de satin » fomenté par INA-Arte-Imec ?

Il nous reste tes acteurs, tes anciens élèves d’Ivry, du Conservatoire et de Chaillot. L’autre soir à Théâtre Ouvert, Jany Gastaldi était dans la salle pour voir « Catherine », un spectacle où elle ne jouait pas. Une autre de tes muses. Une immense actrice que l’on ne voit plus assez, hélas.

Tes derniers mots

Ces derniers mots de toi, pour la route, notre route. Des mots retrouvés après ta disparition dans tes archives -ah, il nous reste tes archives, ton journal que l’on ne se désespère pas de voir un jour publié. Ces mots, notés entre deux parenthèses, datent d’août 1986, à l’aube de la perestroïka :

« (Non vraiment, nul désarroi, nul désabusement pour moi. Après tout, si je pense à ma vie, je peux dire ceci : l’effondrement de l’utopie n’était que l’effondrement du mensonge ; j’en sors finalement purifié et je n’échangerai pas les illusions perdues contre le scepticisme et l’obscurantisme, ou l’acceptation de maux inévitables. De même au théâtre.) »

► « Présence d’Antoine Vitez », expositions photo :

  • « Portraits au miroir » dans le hall du Théâtre du Vieux Colombier,
  • « Portraits de famille » à l« espace Niemeyer, place du Colonel Fabien.

► Après le coup d’envoi à Théâtre Ouvert, voici les manifestations à venir :

  • “Vitez et l’école”, le 9 avril au Théâtre des quartiers d’Ivry,
  • “Vitez et le PC”, le 10 avril au Théâtre de la Colline,
  • “Vitez et le langage des signes”, le 15 avril à l’IVT,
  • “Vitez et le poème”, le 17 avril à la Maison de la poésie,
  • “Vitez et la marionnette”, les 29 et 30 avril au Théâtre de Chaillot,
  • “Vitez patron et programmateur”, le 3 mai à la BNF,
  • Hommage multiple le 14 mai au Conservatoire,
  • “Classiques par temps de crise”, le 15 mai au 104,
  • A paraître, en juin, un livre et deux DVD autour de ses trois mises en scène d’“Electre”, coédition INA, La Maison d’à côté et l’Imec.
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  • A déménagé le 16-01-2012
    • Posté à 14h11 le 01/04/2010
    • Internaute 30191
      non connue

    Un homme qui est mort vivant,et il n’y en a plus bcp ...
    (et,tsstsss : Bien des années plus tard en prenant les rennes, ,aurait il aussi joué le père Noël ? ; sans rancune)

  • octobre
    • Posté à 14h12 le 01/04/2010
    • Internaute 28494

    cela ne fit rire personne lorsque jean ( ?) appela monsieur - j’ai oublié son nom - papa.
    il me semble que c’est ainsi que commençait la lecture de catherine par vitez ce soir là à Ivry dans une sorte de hangar pendant que nada strancar fumait la tête rejetée en arrière.
    il y avait aussi parmi les spectateurs un monsieur seul, âgé, élégant, assis légèrement à l’écart, avec un panama blanc, Aragon.

    vitez avait choisie en ouverture cette phrase qui en réalité ne débute pas le roman, elle claque seulement en début du chapitre 3, 4, je ne sais plus, comme une gifle incongrue qui perturbe la lecture et sous tend tout le roman comme elle sous tendait la vie même d’aragon.

    oui à quand un DVD avec les spectacles des Quartiers d’ivry du temps du théâtre pauvre, catherine/nada, mère courage/gastaldi, la jalousie du barbouillé et tant d’autres merveilles...

  • Ciencien
    Ciencien
    Étudiant (en pharmacie)
    • Posté à 21h42 le 01/04/2010
    • Internaute 43695
      Étudiant (en pharmacie)

    « Le théâtre, c’est l’art de recommencer. »

    C’est pas de lui ça ?

  • zorbeck
    • Posté à 22h39 le 01/04/2010
    • Internaute 9110

    Très bel hommage à quelqu’un que je ne connais pas, mais que j’aurais aimé connaître.

  • Laffreux Jojo
    Laffreux Jojo
    penseur libre
    • Posté à 07h20 le 02/04/2010
    • Internaute 60376
      penseur libre

    On pleure Vitez ( à juste titre !), mais les mêmes (et notamment Libération sous la houlette de JPT) ont porté au nues les faiblards, ignards, et nullités (sympatoche parfois, créativité et audace, jamais) qui règnent aujourd’hui en maître sur le théâtre français atone, amorphe et agonisant.
    Va comprendre.

  • paradoxa
    • Posté à 08h45 le 03/04/2010
    • Internaute 20325

    Outre le souvenir d’un Dom Juan bouleversant tout (ah la sensualité de première scène Dom Juan Elvire comme de la scène Eliante Philinte) d’une Lucrèce Borgia renversante, (dont Babel nous permet de suivre les notes prises par Aurélien Recoing), et d’une nuit Avignonaise pour « Le soulier de satin », j’aimerai rapporter trois « interventions » de Vitez (parmi tant d’autres) qui ont accompagné mon travail pédagogique :

    L’ entretien pour le Gai-Pied N°32 de novembre 81 : « Je voudrai dire des choses » à propos de « Tombeau pour 500000 soldats » de Guyotat, repris par Georges Banu et Danièle Salenanve dans « Le Théâtre des Idées »,
    et ces deux textes qu’on trouve dans « L’école » et dans « La Scène » :

    « Ce jeune homme joue faux selon le code de jeu naturel (je ne dis pas naturaliste). Devons-nous lui enseigner à jouer juste ? Devons-nous le former dans notre forme, ou au contraire nous mettre à son école ? Car après tout quelle importance que son jeu ne soit pas juste, psychologiquement ? - et je sais bien qu’il ne s’agit pas seulement de cela : en l’occurrence, c’est un jeu typiquement (“ amateur ”, fait de souvenirs de la télévision et du cinéma, et de gaucherie ; “ça fait patronage”, comme dirait Touchard. Mais après tout (après, tout), prenons ce jeu tel qu’il est ; il n’est pas si singulier ; il représente ce qu’il faut appeler une culture, celle-là. La tâche des spécialistes est-elle de dire : Transformez-vous, renoncez à votre culture pour adopter la nôtre ? Ou bien d’aider le groupe à critiquer le monde (par le théâtre puisqu’il s’agit de théâtre) au moyen de cette culture. En cela seulement faire oeuvre de spécialiste. Analyse et reproduction des traits d’identification du code de jeu que Touchard appellerait patronage. Autrement dit : j’utilise comme une arme le langage que la classe dirigeante me laisse ; je ne corrige pas mon accent ; etc. »
    L’école, P.O.L. p. 140,

    « Réflexion sur Georges Feydeau
    Un jour, j’ai découvert un inédit d’August Strindberg : cela s’appelait Feu la mère de Ma-dame. Par erreur, la couverture porte le nom de Georges Feydeau. Mais à n’en pas douter c’est bien de Strindberg. On s’en aperçoit dès qu’on s’avise de le jouer dans le style Strindberg : lente-ment, avec de longues pauses pour la réflexion et l’angoisse - les brumes du Nord, vous savez.
    Ou bien.
    Un jour, etc., cela s’appelait la Danse de mort, c’était de Georges Feydeau. Il faut jouer cela très vite, à l’enlevage, à l’abattage. Le comique bien français éclate alors, brille.
    Sans doute on comprendra que tout est ignorance, usurpation et malentendu : le style n’est jamais que le cliché du style. Si on ne savait pas ! Que ne pourrait-on faire, alors ! Tout notre tra-vail doit donc être de critiquer ce que l’on croit savoir. Avec Georges Feydeau, cela est particuliè-rement utile. Pour son entrée dans le domaine public, on l’enverra à l’école du Paradoxe. »
    Journal de la Comédie-Française, N° 139-140, mai-juin 1985.

    Auquel j’ajouterai ce qu’il disait de la « méthode » de Balachova dans les « Conversations » rapportées par Emile Copfermann en 1999.

  • uclu
    • Posté à 12h00 le 03/04/2010
    • Internaute 14420

    Juste merci , pour cet article.
    Bérangère Bonvoisin

  • el jazi
    el jazi
    enseignant
    • Posté à 12h24 le 03/04/2010
    • Expert 110865
      enseignant

    « (...) Vous me dites que vous avez du théâtre une idée, qui vous empêche d’en aimer les manifestations courantes. Cela me touche profondément.

    On a en effet son théâtre en soi-même. Et je pense que les vrais écrivains de théâtre sont ceux qui n’ont jamais imaginé de répondre à la demande ou à la commande de leur temps. Ils portent leur théâtre en eux-mêmes, et s’il leur arrive de faire une révolution dans le style, c’est par l’énigme qu’ils soumettent au comédien et au metteur en scène, et à laquelle ceux-ci répondent comme ils peuvent, en inventant quelque chose de nouveau. Ainsi Racine, Claudel, Tchékov (...) »
    Antoine Vitez (à Louis Latourre 31 mars 1988).

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