Les tribulations d'un éditeur

Alexandre K. Ounadjela, raconte son aventure dans l'univers impitoyable du livre et de l'édition. Et donne son opinion au regard de l'actualité, des parutions, et des événements culturels du monde littéraire.

Ecrivain fantôme, deuxième plume... En finir avec le « nègre »

Publié le 25/11/2010 à 11h12


Sépulture d’Auguste Maquet, Père-Lachaise (Editions 93).

C’est le plus célèbre de tous les nègres littéraires, Auguste Maquet, ici en médaillon sur sa sépulture au Père-Lachaise.

La plupart des dictionnaires et encyclopédies s’accordent à le définir comme le principal collaborateur d’Alexandre Dumas. « Les Trois mousquetaires », « Le Comte de Monte-Cristo », « Le Vicomte de Bragelonne »... sont nés de leur collaboration.

Associé, collaborateur, partenaire... les substantifs ne manquent pas pour qualifier Auguste Maquet, et pourtant à la lettre N de ces mêmes dictionnaires et encyclopédies, on trouve la définition du mot « nègre » :

« Auteur anonyme d’un texte signé par une autre personne, souvent célèbre. »

Dan Franck, nègre de Zinedine Zidane

L’emploi du mot « nègre », dans cette acception, date du milieu du XVIIIe siècle, en référence à l’exploitation des populations noires d’Afrique.

Certains estiment qu’il est plus politiquement correct d’utiliser le mot « nègre » avec des guillemets ou de le remplacer par la locution « nègre littéraire »

On voit aujourd’hui que le mot « nègre » dérange par sa connotation raciste. Il dérange, mais n’est pas banni du langage quotidien et, à la terrasse du Flore ou des Deux magots, on entend régulièrement parler de Patrick Rambaud ou d’Erik Orsenna comme étant les « nègres de ... » .

Même Zizou a son nègre en la personne de Dan franck, qui a à son actif une soixantaine de livres signés par d’autres personnes.

« Donner des idées aux cons »

Qu’il est vilain ce mot sous la plume des écrivains, ou des journalistes.

Bien sûr, il est en relation avec la situation sociale des esclaves noirs déportés dans le monde occidental à partir du XVIe siècle. Par extension le mot « nègre » désigne un homme que l’on fait travailler très durement et sans respect.

C’est de cette fonction servile dans laquelle l’exploité n’a droit à aucune reconnaissance que viendra par analogie, au XVIIIe siècle, le sens d’auxiliaire qui effectue le travail d’un commanditaire -qui s’en attribue le profit.

Pourtant, le mot « nègre », avec ce sens figuré, n’apparaît pas dans le Dictionnaire universel de Pierre Boiste (1812), ni dans le Littré de 1872, ni dans le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle. Le Dictionnaire de l’Académie en 1932 se limite à un sens restrictif avec la définition suivante :

« Il se dit, en langage d’atelier, d’un auxiliaire qu’on emploie pour préparer un travail, pour en exécuter la partie en quelque sorte mécanique. »

Alors pourquoi cette persistance ? Pourquoi ne pas tout simplement le supprimer de notre langage courant ?

Bruno Tessarech, écrivain et essayiste, fustige pourtant cette association
de fait :

« Le métier de nègre consiste à donner des idées aux cons et
un style aux impuissants. »

Ça devrait en faire réfléchir plus d’un.

Interdire le nègre littéraire de dictionnaire

Il y a quelques années, une association s’est attaquée à la « tête de nègre » de nos pâtisseries, résultat on trouve maintenant des « têtes de choco » ou, plus classieux, « des meuuuuhringues au chocolaaaat ». Idem pour le « Congolais » qu’on appelle dorénavant un « rocher à la noix de coco ».

Les Anglais ont trouvé le mot juste avec « ghost writer », traduisez par écrivain fantôme. Notez au passage que l’excellent thriller de Roman Polanski, « The Ghost writer » n’a pas été à l’affiche sous un autre titre. C’est qu’on a jugé bon de ne pas le traduire dans sa signification française. Même au Québec, on n’a pas utilisé le mot « nègre ». Ils l’ont tout simplement traduit par « l’écrivain fantôme ».

Qu’attendons-nous ? De plus, « ghost writer », ça sonne bien, c’est « stylé grave », non ? Pas assez français pour notre Académie d’académiciens ? Que pensez-vous alors de « deuxième plume » ? C’est pas mal, non ? Imaginez :

« Bonjour monsieur, que faites-vous dans la vie ?
- Je suis deuxième plume aux éditions Gallimard.
- Ah oui ? Et cela consiste en quoi ?
- Bah, Jean-Paul Guerlain signe la couverture de sa biographie et moi j’en signe tous les feuillets.
- Aaaah oui, vous êtes nègre en quelque sorte ?
- Aaaah non, deuxième plume ! J’insiste. Le “nègre” c’est lui !

Les vilains mots ont la vie dure.

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  • le_vrai_olaf
    le_vrai_olaf
    Gambler
    • Posté à 17h55 le 25/11/2010
    • Internaute 34765
      Gambler

    Novlangue, novlangue, novlangue ...

    « Mal nommer les choses, c’est ajouter à la misère du monde »

  • purporc
    purporc
    Boucher
    • Posté à 03h56 le 26/11/2010
    • Internaute 104671
      Boucher

    Tête de nègre
    Congolais
    Banania
    Biscuits Bamboula
    Magasins Au Nègre
    ... des expressions victimes de la bien pensance et de la susceptibilité de Lozès, tribu kaka et autres prophètes de la supériorité noire.

    Et si je déguste un Congolais en sirotant un petit noir dans une brasserie, tout en lisant Tintin au Congo, je suis bon pour un procès ?

  • Excalibur074
    • Posté à 06h08 le 26/11/2010
    • Internaute 129069
      .

    N’« oublions pas de débaptiser le Cap Nègre au Lavandou ! !

  • egide
    egide
    Littéral
    • Posté à 22h04 le 27/11/2010
    • Internaute 45067
      Littéral

    Un jour, quand la sémantique disposera d’une puissance de calcul digne, on saura alors traquer les mercenaires du clavier, ces auteurs fantômes qui font des textes que d’autres exploitent sous forme de livre.
    Un jour où la numérisation mode texte se sera développée.

    Ni le ministère de la Culture, ni les bibliothèques, encore moins les éditeurs ne se pressent à faire ce pas, en attendant Godot, qui ne vient toujours pas, les profits des industriels étrangers sont grands.

    Le «  nègre  » de jadis n’est plus exactement ce qu’il était  :
    Le tâcheron anonyme qui «  inventait  » le livre qu’une célébrité «  exploiterait  ».

    Cela devrait donner à penser sur l’économie de la création littéraire. Ça, on ne le fait jamais. Sinon, le mythe de l’écrivain tel que nous le véhiculons toujours en prendrait un sacré coup.

    Roland Barthes avait annoncé la mort de l’auteur. Comprendre, en cela la mort du mythe de l’auteur tel que le romantisme l’avait construit mais que le droit d’auteur qui date de la fin des Lumières maintient malgré tout, ou plutôt maintient à son endroit une tension ontologique en plus qu’il entretient la valeur du contrat d’auteur au profit des ayant-droits.

    Cette contradiction, non pas comme question, mais comme impossibilité d’une réponse, joue de cette inquiétude jusqu’à faire accroire que, par le style ou par le message, plus que par l’invention du texte, cette interprétation que le lecteur fait en le lisant, l’auteur y serait, toujours et pour l’essentiel, le principal artisan.

    Mais alors que faire de cette cohorte de fantôme écrivains et qui hante nos bibliothèques  ?

    Au plus noir du XXe siècle, pendant cette horrible année 1942, paraissait L’étranger, le héros, s’il n’est pas mort, est bien vidé de son aura charismatique, et, surtout, il ne sait rien du monde qui puisse nous éclairer en quoi que ce soit.

    Et cette absence de clairvoyance, signe la fin des personnages flamboyants, qui provoquaient des figures mythiques opératoires, des personna dont nous usions pour construire nos imagos.

    Cependant, ce dilemme doit se trancher  : qui pourrait résister à la tentation d’étancher la soif des lecteurs simples qui veulent tout de même leur héros, comment ne pas vouloir être moderne après Camus  ?

    En faisant de l’écrivain le véritable héros du livre, on relance la machine éditoriale de «  la littérature du milieu  » qui répond à la fois au besoin louche des lecteurs de lire du déjà connu, d’entendre des contes, chaque fois avec une variation inédite mais qui dans le déroulement prévisible de la narration permet tout de même quelque effets surprenants et dont on jouit, en amateur.

    Cette identification du héros à l’auteur même, comment ne pas résister à confondre, lors d’une campagne marketing, même discrète, une célébrité, dont on sait les pouvoirs qu’elles ont pour qu’elle soit au sommet de la popularité, avec l’écrivain dont elle a si complètement l’expérience de la signature  ?

    Croyez- en Olivier Bomsel, ce contempteur de la gratuité, ce thuriféraire de la marque à logo, pour qui n’existe que comme artiste celui qui est connu «  honorablement  ». L’œuvre véritable est validée par la notoriété même de celui ou celle qui la «  signe  »  !

    Vous doutez  ? Olivier Bomsel est un fervent de la Hadopi. N’est-ce pas insigne  ?

    Après tout, le contrat qu’on propose au lecteur, c’est d’y croire assez, pour son plus grand plaisir.
    N’est-ce pas particulièrement moderne, que dis-je, contemporain, que la fiction ne déborde du livre et ainsi infecte tout le dispositif éditorial  ?

    Pour cela, il faut des auteurs sans ego, à l’inverse même de ce que l’on prétend, l’artiste, le poète a le soi en berne du moins quand il crée, aussi, comme on ne lui en demande pas tant, puisqu’il ne s’agit pas de faire de la nouveauté, mais seulement de produire de la variation selon les canons éprouvés des genres, on trouvera toujours des rédacteurs qui, enfin ne seront pas bénévoles, pour une fois, on les payera, peut-être s’ils ont une quelconque renommée, on les payera très bien  !

    Être (bien) payer pour écrire, ça n’arrive pas à l’auteur ordinaire puisque qu’on le défraie si peu d’une infime partie de son effort de créativité quand il propose des textes sous son propre nom.

    La «  négritude  » littéraire, n’en est qu’à son début et la literacy a déjà, à peine née, son lumpen proletariat comme son ingéniérie .

  • Ndjocka
    Ndjocka répond à purporc
    irrégulier
    • Posté à 10h58 le 29/11/2010
    • Internaute 24567
      irrégulier

    Il ferait beau vous voir commander une « tête-de-nègre » dans une boulangerie de Château-Rouge (quartier particulier de Paris), parmi les clients Soninkés ou Dioulas... Mais pourquoi ai-je la vague sensation que vous n’auriez pas ce courage-là ?

    Et si des pâtisseries portaient ce nom à l’étal, vous ne seriez pas non plus incommodé, bien sûr, de demander à l’accorte boulangère un petit « youpin à la crème » ou un « bicot doré au jaune d’œuf »...

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