Tunisie libre

Libre ! Et après ?
Reportages, images, analyses et entretiens pour décrypter la transformation de la Tunisie post-dictature.

 

Tunisie : Nessma TV, symbole ambigu pour un procès test

Thierry Brésillon
Journaliste
Publié le 23/01/2012 à 07h25

Manifestation anti-Nessma à Tunis, le 14 octobre. (Thierry Brésillon)

Ce lundi, l’affaire de la diffusion de Persepolis, le 7 octobre dernier, reviendra (après un premier report début novembre) devant le tribunal correctionnel de Tunis. La polémique déclenchée par quelques séquences durant laquelle la petite fille, héroïne du film, s’adresse à Dieu, a donné lieu à une poursuite judiciaire pour «  atteinte aux valeurs du sacré, atteinte aux bonnes mœurs et trouble à l’ordre public  » contre Nabil Karoui, directeur de la chaine Nessma, la responsable de la traduction du film en arabe dialectal, ainsi que le responsable du visionnage. Les peines encourues peuvent aller jusqu’à cinq ans de prison.

Le Procureur adjoint de Tunis, chargé des affaires de presse qui avait pris l’initiative d’ouvrir une enquête dès le lendemain de la diffusion, n’a été ému par aucune des incitations à la violence ou les innombrables diffamations qui prolifèrent notamment sur les réseaux sociaux depuis un an. Notamment celles dirigées contre Nessma et dont l’agression de l’un de ses journalistes, Sofiane Ben Hamida, le 11 janvier, est probablement l’une des conséquences.

1% d’audience

Alors même que la chaine n’avait fait ce soir là que 1% d’audience, la polémique s’était enflammée à quelques jours des élections de l’Assemblée colstituante. Le surlendemain de la diffusion une manifestation de militants islamistes devant les locaux administratifs de la chaine avait dégénéré en affrontement avec les forces de l’ordre.

Le vendredi suivant, des milliers de personnes avaient défilé pour protester contre Nessma TV. Le soir, une centaine de personnes avaient fait irruption au domicile de Nabil Karoui, molestant une des employées de maison qu’ils avaient prise pour son épouse, saccagé le piano, avant de commencer à casser les bouteilles de vin.

Les auteurs des violences contre les locaux de la chaine ont été condamnés à 9 dinars d’amende (4,50 euros) et l’instruction est toujours en cours pour ceux qui ont saccagé la maison.

200 000 signatures contre Nessma

Sur un plan strictement juridique, l’affaire pourrait se plaider simplement  : NessmaTV, chaine autorisée, a diffusé un film disposant d’un visa d’exploitation en Tunisie où il a été déjà été projeté plusieurs fois sans provoquer de réaction, et aucun élément n’atteste la volonté d’inciter au trouble à l’ordre public. Par ailleurs, l’atteinte à la foi ou au sacré n’est pas pénalisée en Droit tunisien qui ne sanctionne que l’atteinte au culte (c’est à dire notamment aux lieux ou à la pratique).

Mais l’affaire a pris valeur de symbole et de test des limites de la liberté d’expression après la victoire des islamiste et le procès a toutes le chances de donner lieu à l’un des débats les plus sensibles du moment.

Pour défendre Nessma, un collectif d’une quarantaine d’avocats, coordonné par deux grandes figures du combat pour les droits de l’Homme, Mokhtar Trifi (ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, LTDH ) et Radhia Nasraoui (opposante virulente à Ben Ali et présidente de l’association contre la torture), sera appuyé par la FIDH (Fédération internationale des Ligues des droits de l’Homme) représentée par son vice-président, l’avocat iranien Karim Lahidji (proche de Shirin Ebadi), Amnesty International, Reporter sans frontières, Human Rights Watch, le Syndicat des journalistes tunisiens…

En face, huit mille plaignants, représentés par plusieurs centaines d’avocats (263 connus à la veille de l’audience), une pétition ayant réuni au moins 200 000 signatures (on parle même d’un million) appelant à

«  nettoyer la terre sacrée, des impies et des blasphémateurs  »,

autrement dit à la fermeture de NessmaTV.

Nessma assimilée au régime Ben Ali

Car, autant que le film, la chaine elle-même cristallise le rejet, assimilée à la corruption financière et morale de l’ancien régime, à l’affairisme de ses fondateurs et aux forces hostiles au nationalisme tunisien, sionisme en tête.

Beaucoup mettent en cause aussi la tonalité provocatrice de la traduction, notamment dans la scène incriminée, où la petite Marjane interpelle Dieu, et qui a servi de teaser à la diffusion du film sur les réseaux sociaux. Pour la plupart des gens hostiles à la chaine, c’est la seule chose qu’ils ont vu de Persepolis.

Même ses soutiens, ne cachent pas leurs réserves, comme la blogueuse Emna El Hammi  :

«  Les frères Karoui ont soutenu Ben Ali sans réserve. Pour l’élection présidentielle de 2009, la chaine faisait sa campagne. Ils n’ont retourné leur veste que dans les tout derniers jours de la révolution. Ce sont des opportunistes. Mais ce n’est pas le problème. Si Nessma est condamnée, l’affaire fera jurisprudence et la liberté d’expression sera menacée.  »

Les quatre enjeux de l’affaire Persepolis


Manifestation pour la liberté d’expression, le 16 octobre à Tunis

Liberté d’expression et religion

Tout d’abord, l’affaire pourrait être décisive pour savoir si la liberté de création et d’expression est soumise à une conception stricte de la norme religieuse. Même si les juges parviennent à esquiver une décision de principe, c’est ce débat de société qu’a déclenché l’affaire.

De la peur au débat

Si elle déchaine les passions, c’est qu’elle se situe à l’épicentre des angoisses identitaires tunisiennes. D’un côté, peur de voir la victoire électorale des islamistes remettre en question la liberté d’expression. De l’autre, peur de voir la révolution dévoyée par une conception importée de la liberté, contraire aux valeurs islamiques. La question est de savoir si la société tunisienne peut dépasser cette fracture et conduire un débat serein.

Liberté = immoralité

Le risque est, dans l’immédiat, de voir s’approfondir le divorce entre la conception universelle des droits de l’Homme et la société civile qui s’est opposée à Ben Ali, et l’idée que se font une partie des Tunisiens de leur libération.

Par un retournement assez surprenant, qui est une des clés de compréhension de la situation politique actuelle, la liberté d’expression est assimilée dans une partie de l’opinion à l’immoralité et les défenseurs des droits de l’homme aux profiteurs de l’ancien régime.

Le rôle de la pression sociale

Enfin, on verra si le pouvoir pourraient laisser à la pression de la partie la plus vindicative de l’opinion, le soin de définir la norme sociale à partir des références religieuses. Comme le souligne Emna El Hammi  :

«  [Cette affaire montre] un désengagement de l’Etat et l’absence d’une prise de position ferme et tranchée contre toute atteinte à la liberté d’expression, se contentant de laisser la pression sociale agir et l’appareil judiciaire indépendant utiliser l’éventail de lois liberticides encore en vigueur.  »

  • 7956 visites
  • 5 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • slave1802
    slave1802
    Technicien telecom
    • Posté à 11h19 le 23/01/2012
    • Internaute 58485
      Technicien telecom

    Tomber de Charybde en Scylla ?

  • Chele
    • Posté à 12h36 le 23/01/2012
    • Internaute 15104

    Citation : « molestant une des employées de maison qu’ils avaient prise pour son épouse ».

    Ces mecs sont vraiment courageux, on peut leur reconnaître ça.
    Arriver en troupeaux et agresser une femme, c’est vraiment un truc de mecs décidés à faire respecter la « moralité », un truc de mecs qui en ont.

    Ils coyaient que c’était la patronne ? Ben oui, ça tombe sous le sens que pour faire régner la « moralité », faut molester les épouses des patrons.

    Des courageux, moi je dis.

  • Herostrate
    Herostrate
    mal barré...
    • Posté à 17h21 le 23/01/2012
    • Internaute 147050
      mal barré...

    « nettoyer la terre sacree des impies et des blasphemateurs. »

    Tout un programme...

  • Autist Reading -
    Autist Reading -
    In enculo cum vibro
    • Posté à 19h02 le 23/01/2012
    • Internaute 73535
      In enculo cum vibro

    Pendant qu’ils luttent contre les blasphèmes, ils ne sont pas dans les syndicats.

    C’est peut-être dans ce sens que TéléBenAli a réussi son coup...

  • jolithorax
    jolithorax
    terrien
    • Posté à 21h40 le 23/01/2012
    • Internaute 98560
      terrien

    Ces réactions violentes montrent que le doute s’est infiltré dans les sociétés arabes : tout d’abord les révolutions et maintenant ces manifestations haineuses qui sont révélatrices du mal-être que ressentent les Tunisiens face à leur société qui change.

    On ne défend aussi férocement que ce qui est en train de faillir.

    la Tunisie est tout simplement en train de vivre sa transition démocratique qui passe obligatoirement par la destruction des anciennes idoles dont la tradition et la religion (ici l’islam) font parties.

    Cette destruction ne peut être que douloureuse et violente.

    L’Europe et les Etats-Unis ont connus ces transition démocratiques et l’accès à la modernité de nos sociétés actuelles, au cours du 19° siècle et du début du 20° siècle, constellés de révoltes, révolutions et combats politiques et intellectuels de toutes sortes.

    Les mois et les années à venir seront très très intéressants à suivre car inexorablement les sociétés arabes, et certainement la Tunisie la première, iront vers la modernité et s’émanciperont de de la tradition et de la religion oppressives.

    L’aspiration des peuples et des individus à la liberté est trop forte et sortira gagnante.

    A suivre ...

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.