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Tunisie : marche des libertés, une victoire en trompe l'oeil

Thierry Brésillon
Journaliste
Publié le 31/01/2012 à 07h40

Manifestation pour les libertés, 28 janvier 2012 (Amine Landoulsi)

Samedi, environ 10 000 personnes ont défilé à Tunis et quelques milliers à Sfax pour protester contre les agressions des salafistes et les menaces que représente pour les libertés la pression croissante des islamistes sur la société.

Le problème atteint en effet les dimensions d’un phénomène. La faculté de la Lettres de la Manouba, dans la banlieue de Tunis, est depuis le mois de décembre sous la pression de quelques dizaines militants politiques qui veulent faire admettre moins d’une demi douzaine d’étudiantes en niqab. Un groupe de salafistes a imposé sa loi sur la petite ville de Sejnane.

Deux librairies de Tunis ont reçu des menaces directes, l’une parce qu’elle vend des ouvrages chiites, l’autre parce qu’elle met en vitrine un ouvrage représentant des femmes aux bains, des enseignants sont menacés parce qu’ils ont la réputation d’être athées.

Lundi dernier, en marge du procès Nessma, deux écrivains ont été agressés par des militants particulièrement agressifs.

Ennemis de l’islam

Les salafistes, partisans d’un retour à l’islam de l’époque du Prophète, représentent une tendance extrêmement minoritaire de l’islam tunisien. Mais leur influence s’étend au-delà des milieux les plus idéologisés et une partie de la société tunisienne est gagnée par un puritanisme extrême et inquisiteur.

Quant à Ennahdha, à force d’appeler les électeurs à voter pour des gens qui craignent Dieu, il a contribué à installer l’idée que ses opposants sont des ennemis de l’islam. Le parti islamiste a condamné les agressions de lundi, mais il n’a, jusque là, posé aucune limite à l’activisme des radicaux et le met sur le même plan que les mobilisations sociales, et certains de leurs cadres (dont Sadok Chourou) font preuve de mansuétude à leur égard.

C’est contre cette dérive et cette complaisance que s’est tenue la manifestation de samedi. La plus importante à Tunis depuis un an.

Le symptome d’un échec

Ce succès a rassuré, sur leur capacité de résistance, ceux qu’inquiète les menaces sur les libertés. Mais cette victoire est le symptome d’un échec.

Dans l’affaire de la basilique du Kef, un groupuscule avait réussi à mettre au cœur des discussions de la ville la question de savoir s’il fallait redonner à un monument archéologique sa fonction de mosquée. Rien qui puisse améliorer en quoi que ce soit la vie d’un seul Tunisien et qui condamne la société à un conflit insoluble.

C’est le même piège, cette fois à l’échelle nationale, dans lequel les partisans d’une réislamisation rétrograde de l’espace social ont enfermé le débat politique tunisien.

Un problème essentiel et artificiel

Les passions se déchainent pour un sujet essentiel, certes, la relation entre identité et liberté, mais totalement artificiel au regard des problèmes bien connus à l’origine du soulèvement populaire : les perspectives sociales de la jeune génération, la transparence du pouvoir, le respect des libertés publiques, la prédation de l’économie par les clans proches du pouvoir… et qui constituent les vrais défis pour la réussite de la démocratisation.

Ce débat sur la relation entre liberté et religion est une question inflammatoire, une démangeaison qu’on ne peut ignorer, mais qui s’aggrave chaque fois qu’on y touche jusqu’à monopoliser toutes les défenses immunitaires de l’organisme.

Toute l’énergie mobilisée dans ce combat imposé ne l’est pas pour agir auprès des jeunes chômeurs, pour imaginer des réponses rapides à leur détresse, pour que les institutions sécuritaires soient réformées sereinement et en profondeur, au lieu d’être l’objet de négociations occultes, pour que les filles des familles pauvres puissent poursuivre leur scolarité, pour que le tourisme valorise le potentiel d’un pays superbe au lieu d’avilir son littoral, etc.

L’opposition prisonnière du court terme

Faute de se construire sur une proposition, l’opposition se retrouve sur la défensive, cantonnée à des réactions au coup-par-coup, émotionnelles, à l’activisme des salafistes et aux déclarations des membres d’Ennahdha.

Prisonnière du court terme, absente du terrain social, en laissant le quasi-monopole du travail de proximité au réseau militant du parti islamiste, elle ne parvient pas à émettre des signaux qui permettraient aux Tunisiens d’entrevoir une alternative et une solution à leurs problèmes.

Une revendication socialement connotée

Ce que révèle enfin cette manifestation c’est que désormais la défense des libertés, qui était l’une des motivations de la révolution, n’est désormais portée que par une partie de l’opinion, qu’elle est socialement connotée à une classe relativement privilégiée inquiète pour son mode de vie – les fameux 0,00 % dont se gaussent les sympathisants nahdhaouis.

Revendiquer la liberté d’expression est désormais associé à l’impiété et à la défense des bénéficiaires de l’ancien régime, immoraux et vendus à l’Occident. L’idée sur laquelle prospère Ennahdha est qu’il faut limiter la liberté d’expression sous peine de porter atteinte à la religion.

Sortir du piège

Rester sur le mode de la réaction, traquer de manière quasi obsessionnelle la moindre erreur du gouvernement, ne se soucier des laissés pour compte que pour donner un cachet social à leurs revendications politiques, ne permettra pas aux forces «  progressistes  » de sortir du piège où les ont enfermées les islamistes radicaux.

Si le combat pour la liberté n’est évidemment jamais superflu, l’urgence est de d’entreprendre un travail de proximité et de reconnecter cette question à un projet de société incarné dans des figures locales crédibles et des résultats tangibles.

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  • daoud01
    daoud01
    ingénieur
    • Posté à 08h07 le 31/01/2012
    • Internaute 150428
      ingénieur

    La triste procession des couillons de la Révolution ...

    Alors que tout était tellement prévisible. N’est-ce pas, monsieur Brésillon ? Vous qui persistez à intituler votre blog « Tunisie Libre ». C’est de l’humour à froid ?

    • tOrDrE L¤RdRe
      tOrDrE L¤RdRe répond à daoud01
      chien de talus
      • Posté à 08h52 le 31/01/2012
      • Internaute 50571
        chien de talus

      _comme en Égypte, si les pro-islam l’emportent c’est qu’ils sont quasiment les seuls sur le terrain et d’autant plus dans les coins reculés, être sur le terrain l’a toujours emporté, électoralement parlant, sur écrire des livres, militer dans des cercles restreints ou sur la toile.
      _se pencher en passant sur le cas de « l’islamiste utile », j’vois pas trop l’intérêt qu’on les pro-islam à ne pas tenir leurs excités alors qu’ils ont pour mission de gagner la confiance sur plusieurs tableaux. Alors que sous Ben ali ou présentement en Algérie, les SAC locaux, aiment à avoir un « ’islamiste utile » sous le coude pour rappeler aux bon peuple sa nécessaire présence.

      • LienRag
        LienRag répond à tOrDrE L¤RdRe
        • Posté à 11h41 le 31/01/2012
        • Internaute 34767

        Je suis loin d’être certain que des fanatiques arrogants et agressifs soient vraiment « pro-islam »....
        Ni que ceux qui se soucient des conditions de vie et de l’avenir du peuple soient « anti-islam ».

        La séparation politique entre islamistes et salafistes est en tous cas un pas intéressant, surtout si les secteurs les plus intègres d’Ennahda cessent de cautionner la démagogie.

  • jpouille
    jpouille
    Fils du vent
    • Posté à 09h10 le 31/01/2012
    • Internaute 31114
      Fils du vent

    Derrière les salafistes il y a les wahhabites d’Arabie Saoudite avec qui nous avons tant d’intérêts.... Ils financent, conseillent et dressent des gens contre l’occident... Pourtant ce sont nos amis, et surtout le grand ami des States...

    • Marianne56
      Marianne56 répond à jpouille
      glandeuse
      • Posté à 10h03 le 31/01/2012
      • Internaute 107365
        glandeuse

      Qui vous dit que ce n’est pas fait exprès pour que l’Arabie et les états unis prennent le contrôle de toute la région ? Derrière certains islamistes se cachent des américains qui se laissent pousser la barbe et qui s’habillent comme ces gros cons pour foutre le bocson .

      • jpouille
        jpouille répond à Marianne56
        Fils du vent
        • Posté à 15h48 le 01/02/2012
        • Internaute 31114
          Fils du vent

        Exact, je ne serai pas étonné du tout.

    • Lionel06
      Lionel06 répond à jpouille
      Minoritophile et alter-natif
      • Posté à 15h21 le 31/01/2012
      • Internaute 30683
        Minoritophile et alter-natif

      Sans parler des Evangélistes, autres fanatiques version chrétienne, qui font le forcing dans le Maghreb pour « sauver des feux de l’Enfer » les âmes en peine.

  • gounzor
    gounzor
    en lutte
    • Posté à 10h24 le 31/01/2012
    • Internaute 129458
      en lutte

    Les conflits identitaires que dressent les salafistes, la relégation des priorités socio-économique ont des conséquences sociales et politiques qui ressemblent tant à nos propres problèmes avec les mouvements identitaires que s’en est surprenant même si la forme est différente.

  • Deamon7
    Deamon7
    Petit agité
    • Posté à 17h50 le 31/01/2012
    • 49273
      Petit agité

    Édito surréaliste de Pierre Haski en Octobre 2011 : De l’art de prendre ses désirs pour des réalités...alors que tout ça arrivait gros comme une maison.

  • patoche999
    patoche999
    professeur de guitare
    • Posté à 13h28 le 31/01/2012
    • Expert 171862
      professeur de guitare

    10 000 manifestants seulement, ça fait pas bien lourd tout ça.

  • unpointdevue
    unpointdevue
    etudiant
    • Posté à 13h46 le 31/01/2012
    • 180482
      etudiant

    on est au 21eme siècle, la crédibilité de la religion musulmane ou autres religion n’est plus d’actualité. les conditions et le mode de vie du 7eme, 8eme... siècle sont révolus. les peuples ont acquis une nouvelle façon de voir la réalité et ne se contentent plus d’écouter ce que les gens disent, mais cherchent des preuves réels. toutes les religions sont des idéologies créées par l’homme pour maitriser l’homme (des dictature sous un masque) et prendre le pouvoir. les extrémistes musulmans ou non musulmans ne sont que des égoïstes qui ne pensent qu’à leurs intérêts sans prendre en compte l’avis de la majorité du peuple !

    une chose est sûre, si les extrémistes prennent le pouvoir ce serait la fin de la liberté en Tunisie.

    • anini
      anini répond à unpointdevue
      terrienne de souche !
      • Posté à 14h02 le 31/01/2012
      • Internaute 51759
        terrienne de souche !

      Le sujet est intéressant car il apparaît enFrance et découle d’un essai de déstabilisation sans doute et j’espère désespéré de la part des extrèmistes musulmans !
      Je ne pense pas qu’il aboutisse ,notamment dans les banlieues françaises et en Tunisie où les gens et notamment les femmes ne tiennent pas à ce que leurs avancées démocratiques et sociales se trouvent remises en question !
      L’Algérie a été suffisamment secouée et a payé trop cher dans les années de guerre civile pour que cela puisse aboutir !

      • Penelope Sweetheart
        Penelope Sweetheart répond à anini
        perplexe
        • Posté à 17h28 le 31/01/2012
        • Internaute 164730
          perplexe

        Autant je partage votre optimisme pour ce qui est de nos banlieues , autant je le serais moins en ce qui concerne la Tunisie , car il y a déjà longtemps que la Tunisie de l’intérieur est gangrénée par un retour à l’ordre religieux .

  • Lionel06
    Lionel06
    Minoritophile et alter-natif
    • Posté à 15h11 le 31/01/2012
    • Internaute 30683
      Minoritophile et alter-natif

    C’est comme en France. Nous, on a le FN...

  • de personne le journal
    de personne le journal
    Une info scénario
    • Posté à 19h24 le 31/01/2012
    • Internaute 142875
      Une info scénario

    Destin
    Tu as toujours le mal du pays… le spleen du jasmin
    Jasmin
    Et j’ai préféré faire de la prison que d’être renvoyée chez moi
    Destin
    Une révolution rejetée par ses propres enfants… je ne comprends pas ! ?
    Jasmin
    Chez nous, on dit « Delloul » pour décrire le caprice de notre nature imbécile
    Destin
    Pour une arabo-marxiste, en effet, c’est le comble de l’hérésie
    Jasmin
    C’est beaucoup plus simple… c’est un suicide… une mort volontaire
    Destin
    Tu vas peut-être enfin me dire pourquoi tu as quitté le paradis pour l’enfer ?
    Jasmin
    Parce que la Révolution ne va pas changer les mentalités
    Destin
    Tu veux dire que le 23 octobre va accoucher d’une souris… verte avec aucun gauchiste mais que des islamistes à la sortie.
    Jasmin
    Pour les homos ce sera la chronique d’une mort annoncée
    Destin
    Normal, on s’attaque toujours aux conditions de vie avant de songer à l’état d’esprit
    Jasmin
    L’homosexualité est une condition de vie, avant d’être un état d’esprit
    Destin
    En résumé tu as préféré la prison à la lapidation
    Jasmin
    Ce n’est pas une histoire de cul… mais une histoire d’amour.
    Destin
    A chacun, à chacune selon ses affections… au diable la Révolution
    Jasmin
    Si tu veux dire que chacun ne pense qu’à sa tête… c’est ça… et c’est pour ça qu’aucun changement n’a jamais rien changé
    Destin
    Jasmin, c’est ton vrai nom
    Jasmin
    Oui c’est l’ironie du sort… j’ai attendu la Révolution pour changer de bord
    Destin
    J’envie ton nom, tes racines et ton printemps !
    Jasmin
    On rêve toujours de ce qu’on ne peut pas avoir… c’est mécanique
    Destin
    Je rêve de ce qui fait rêver, jamais de ce qui est, mais de ce qui n’est pas encore
    Jasmin
    T’as vu en Égypte… ça commence à prendre l’eau de toutes parts
    Destin
    La Tunisie n’est pas l’Égypte… même sous la dictature, ils ont toujours su sortir la tête de l’eau.
    Jasmin
    C’est d’autant plus vrai que je ne leur pardonne pas de céder aux archaïsmes d’une législation homophobe.
    Destin
    Tu es lesbienne depuis quel âge ?
    Jasmin
    Et toi, tu es femme depuis quel âge ?
    Destin
    Je te demande pardon
    Jasmin
    Tu sais ce que disent les détenues à notre sujet ?
    Destin
    Oui… que nous sommes sœurs jumelles…. parce que nous nous ressemblons.
    Jasmin
    Je sors demain
    Destin
    Je suis contente pour toi
    Jasmin
    Tout à l’heure après la promenade on se fera passer l’une pour l’autre… tu regagneras ma cellule… et moi, la tienne
    Destin
    C’est un canular ?
    Jasmin
    Non un curieux hasard
    Destin
    Je ne te saisis pas
    Jasmin
    Il te sera plus facile de te faire passer pour moi et à la sortie négocier avec le juge ton retour définitif au pays
    Destin
    Je serais la femme la plus heureuse du monde, mais tu n’es pas sérieuse ?
    Jasmin
    Plus que sérieuse… je suis heureuse
    Destin
    Mon Dieu… mon Dieu… pourquoi tu ferais ça ?
    Jasmin
    Parce qu’une tunisienne finit toujours par sortir sa tête de l’eau
    Destin
    Je ne comprends pas
    Jasmin
    Tu comprendras plus tard… Jasmin c’est fou ce que je t’aime

  • Cird
    Cird
    étudiant
    • Posté à 20h51 le 31/01/2012
    • Internaute 137996
      étudiant

    « et certains de leurs cadres (dont Sadok Chourou) font preuve de mansuétude à leur égard. »

    Mais c’est bien pire que ça ! Sadok Chourou, ce grand démocrate, qui, comme toute la clique d’Ennahda, nous a été vendu comme « modéré » par de fins experts parisiens (j’en ris encore, allez répétez après moi, « mo-dé-rés »), a appelé en pleine Assemblée à la mutilation, à la crucifixion, ou à la mise à mort des grévistes (ils apprécieront la subtilité qu’il y a entre les différentes peines à la carte), sans provoquer le moindre émoi dans les rangs de ses coreligionnaires nadhaouis.

    « Les passions se déchainent pour un sujet essentiel, certes, la liberté, l’identité, mais totalement artificiel au regard des problèmes bien connus à l’origine du soulèvement populaire [...] Si le combat pour la liberté n’est évidemment jamais superflu, l’urgence est de d’entreprendre un travail de proximité »

    Ben oui quoi, les Tunisiens n’ont qu’à attendre sagement la fin de la crise économique ou que les prières d’Ennahda produisent enfin un miracle divin inch’Allah, la défense des libertés peut attendre, c’est pas comme si les islamistes étaient en train de rédiger la nouvelle Constitution...

    Trêve d’ironie, je déplore qu’un journaliste reprenne à son compte le discours d’Ennahda consistant à hiérarchiser les problèmes et à opposer les questions socio-économiques aux libertés individuelles. Quand on passe d’une dictature policière à une démocratie avec le risque que les islamistes se servent de la démocratie comme d’un moyen à des fins liberticides, on ne peut pas se contenter de parler du chômage. Il faut tout mener de front. L’argument de la priorité économique est toujours utilisé par les islamistes pour esquiver les autres problèmes, voire pour les nier, alors qu’on peut mener plusieurs combats en même temps.
    Alors, qui tombe dans le piège ?

    Par ailleurs, M. Brésillon semble oublier qu’Ennahda bénéficie de fonds douteux considérables. Les partis de gauche n’ont pas les mêmes moyens pour faire du travail de proximité.

    Quant à prétendre que la défense des libertés n’est portée que par une classe privilégiée, c’est peut-être vrai quand on observe un défilé à Tunis, mais il ne faut pas oublier que 60% des électeurs n’ont pas voté pour Ennahda, et que la plupart des femmes sont très attachées au Code du statut personnel, donc à leurs libertés.

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