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Tunisie : deux grévistes de la faim morts, le gouvernement affaibli

Thierry Brésillon
Journaliste
Publié le 28/11/2012 à 10h28

Mohamed Bakhti, figure montante de la mouvance salafiste, est mort à 28 ans, samedi 17 novembre, au terme de 56 jours de grève de la faim. Deux jours plus tôt, son compagnon de cellule, Béchir el Golli, 23 ans, était décédé. Ils étaient détenus pour leur participation supposée à l’assaut de l’Ambassade américaine le 14 septembre, dont l’onde de choc continue de se propager dans la vie politique tunisienne.

Tous deux refusaient de se nourrir depuis le 22 septembre. Dans un pays où la grève de la faim a été l’une des armes les plus employées par les opposants au régime de Ben Ali, c’est la première fois qu’elle conduit à la mort.

Un symbole pour la mouvance salafiste tunisienne qui accuse Ennahdha d’avoir trahi la cause islamique en renonçant à la charia et d’être devenu l’agent des Etats-Unis en procédant à une vague d’arrestations depuis le 14 septembre. La rumeur court même que la CIA aurait fourni aux services tunisiens une liste de 700 noms désignant les assaillants de son ambassade. Une information démentie par Hafedh Ghadhoun, l’avocat des salafistes.

Soudaine victimisation

L’affaire suscite le malaise. Chez le gouvernement d’abord, dont la gestion du radicalisme salafiste oscille entre stratégie d’intégration et répression, avec une égale maladresse. Dans l’opposition, un peu prise de court par cette soudaine victimisation de ses adversaires politiques les plus virulents. Et même chez les salafistes qui ne veulent pas croire en un jusqu’au-boutisme suicidaire, qui serait un péché majeur au regard de la religion.

Pressé d’agir par les Etats-Unis, le ministère de l’Intérieur a raflé tous ceux qui avaient des antécédents et qui étaient impliqués de prêt ou de loin, non seulement dans l’affaire de l’Ambassade, mais aussi dans les troubles suscités par l’exposition du Palais d’El Abdellia, en juin dernier, et dans l’accrochage entre l’armée et un groupe jihadiste à Bir Ali Ben Khalifa, le 1er février.

Au total, entre 350 et 400 personnes seraient détenues à travers toute la Tunisie pour l’ensemble des dossiers liés à la mouvance salafiste.

Pour l’assaut de l’Ambassade, 73 personnes ont été arrêtées, et 26 pour la destruction de l’école américaine. Mohamed Bakhti a été appréhendé à Jrado le 15 septembre. Après quelques interrogatoires de police, il a été incarcéré à la prison de Mornag le 20 septembre. Il a entamé sa grève de la faim, en même temps que Béchir el Golli, dès le 17 affirme ses anciens co-détenus, le 22 selon père. Bientôt suivis par une dizaine d’autres détenus. Une action dont pendant, plusieurs semaines, personne n’a parlé.

« Il ne voulait pas mourir »

Pourquoi cette action les a-t-elle menés jusqu’à la mort  ? Intransigeance ? Soif d’absolu dans un engagement sacrificiel ? Enchaînement tragique ? Négligence des médecins ?

La question est sensible, politiquement et religieusement. Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha, estime que l’action de deux jeunes était suicidaire et donc religieusement incorrecte. Un jugement que réfute leurs proches.


Anouar Laroussi, co-détenu de Mohamed Bakhti, le 21 novembre en conférence de presse (Thierry Brésillon)

Selon Anouar Laroussi, compagnon de détention des deux jeunes hommes et gréviste de la faim lui aussi  :

« Nous faisions grève d’abord pour être entendus par le juge d’instruction. Il n’y a pas de preuves contre nous.

Ce n’était pas une grève sauvage. Nous prenions un peu d’eau et de sucre, sans quoi on ne peut pas tenir plus de deux semaines. Bakhti avait l’expérience de la grève de la faim, et c’est lui qui nous conseillait pour tenir le coup. Son intention n’était pas de mourir.  »


Le père de Mohamed Bakhti, le 21 novembre. (Thierry Brésillon)

Son père complète  :

«  Je n’ai eu l’autorisation de voir mon fils qu’après 31 jours de grève. Je lui ai demandé d’arrêter, mais il refusait tant qu’il ne serait pas entendu par un juge.  »

Alors que son état se dégradait, selon son père :

« Il voulait continuer parce qu’il était optimiste, il pensait qu’il était sur le point de réussir  : il savait qu’il faisait partie des douze détenus dont le juge d’instruction avait demandé la libération.

Mais le 7 novembre, huit seulement ont été libérés, pour lui et trois autres, le Procureur avait fait appel. Psychologiquement, il a été très affecté, je l’ai convaincu d’accepter des soins, mais à partir de là son état s’est rapidement dégradé.  »

Il a commencé à délirer et, le 13, quand sa libération conditionnelle a finalement été prononcée, il avait déjà perdu connaissance. Hospitalisé et placé sous respirateur artificiel, son activité neurologique était devenue très faible quand Béchir el Golli est décédé.

Sa mort cérébrale restait à confirmer et son décès a été constaté vers 2 heures du matin dans la nuit de vendredi à samedi.

« Laissez mourir ce chien »

Anouar Laroussi accuse la direction de la prison d’avoir laissé mourir ses compagnons  :

«  Béchir El Golli avait décidé d’arrêter sa grève le samedi 10 novembre et il n’a été transféré à l’hôpital que le lundi.  »

Le père de Mohamed Bakhti accuse la négligence de la direction de la prison  :

«  Dans la dernière semaine, les médecins auraient pu le sauver. Mais ils utilisaient son refus d’être nourri comme argument, alors qu’il n’était plus conscient et que sa vie était en danger. »

Lotfi Azzouz, directeur de la section tunisienne d’Amnesty International, s’est rendu lundi 19 à la prison de Mornag, avec une délégation de la société civile. Il rapporte les propos des détenus salafistes  :

«  Quand il a vu l’état de santé des deux grévistes de la faim se dégrader, le directeur de la prison a dit “Laissez mourir ces chiens  !” »

Des propos qu’il est difficile de confirmer, mais le directeur n’est pas un inconnu des défenseurs des droits de l’homme. Avocat engagé à gauche, Ayachi Hamami se souvient :

« C’était lui le directeur de la prison du Kef où Mohamed Abbou [actuel secrétaire général du Congrès pour la république, ndlr], était un détenu politique, et il lui menait la vie dure. Plusieurs fois, il a empêché ses avocats de le rencontrer malgré les autorisations officielles.  »

Hafedh Ghadhoun, l’avocat des détenus salafistes, lui aussi a rencontré ce genre de difficultés  :

«  Le 2 novembre, j’ai me suis rendu à la prison de Mornag. Les gardiens m’ont affirmé que Bakhti et Golli refusaient de me voir. J’ai insisté et finalement, on me les a amenés.

La prison est tellement mal équipée qu’on les avait placés sur des chariots à pain. Evidemment, ils ne refusaient pas de me voir. Ils ne voulaient pas se rendre à l’hôpital parce qu’on voulait les transporter à même le sol dans une fourgonnette pénitentiaire alors qu’ils étaient déjà très faibles. Il y avait une ambulance dans la cour de la cour de la prison, mais le directeur prétendait qu’elle était en panne. Finalement, elle a fonctionné.

Toutefois, à la décharge de l’administration pénitentiaire, il faut dire que les prisons doivent fonctionner avec des budgets très réduits. »

Le gouvernement en position de faiblesse

Dans les jours qui ont suivi, le mouvement de grève de la faim a pris de l’ampleur pour atteindre 139 grévistes de la faim en début de semaine dernière. Des salafistes, qui estiment être détenus sans preuve formelle de leur culpabilité, mais aussi des prisonniers de droit commun.

Me Hafedh Ghadhoun, qui fait office de médiateur, détaille les motivations :

« Ils protestent contre les mauvaises conditions de détention, l’indigence des traitements médicaux qui se réduisent à la distribution d’analgésique, l’absence d’activité sportive, de salle de prière, l’insalubrité, la surpopulation... »

Le ministère de la Justice tente d’apaiser la fronde et promet une enquête sur les responsabilités dans la mort des deux grévistes de la faim. A ce jour, les quarante derniers grévistes de la faim auraient suspendu leur mouvement.

Quarante quatre détenus ont été libérés faute de preuves (ou mineurs). Dont tous ceux qui étaient détenus dans les troubles liés à l’affaire d’El Abdellia.

Après une démonstration de force, le gouvernement hésite à s’engager dans la confrontation avec des atouts incertains : arrestations sur la base de renseignements contestables, système pénitentiaire dépassé et saturé, système judiciaire incapable d’instruire les dossiers rapidement. Face à une mouvance salafiste de plus en plus hostile et qui utilise la défense de la religion pour justifier ses actions, le gouvernement a peu de marge de manœuvre.

Faut-il pour autant regretter l’époque où la répression pouvait s’exercer avec un arbitraire et une brutalité à l’abri de toute critique ? La radicalisation est le fruit des années de dictatures que le régime actuel doit digérer avec les contraintes d’un Etat de droit encore fragile.

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  • Autist Hulking
    Autist Hulking
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    • Posté à 11h37 le 28/11/2012
    • Internaute 195619
      Autist Reading

    Bon, ben si même les salafistes ne supportent plus Ennadha, c’est plutôt une bonne nouvelle.

    Les prochaines élections devraient donner la victoire à de sales droits-de-l’hommistes qui ne laissent pas crever les gens en prison...

    • Rose.Arno
      Rose.Arno répond à Autist Hulking
      Enseignante
      • Posté à 12h04 le 28/11/2012
      • Expert 136988
        Enseignante

      Comme les premières, issues du printemps de tous les espoirs, devaient amener la liberté.

      • Autist Hulking
        Autist Hulking répond à Rose.Arno
        Autist Reading
        • Posté à 13h21 le 28/11/2012
        • Internaute 195619
          Autist Reading

        Bah, le grand patronat national et international qui exploite la tunisie a tenté d’enrayer l’élan syndicaliste qui a fait tomber Ben Ali en soutenant les salafistes.

        Maintenant qu’il a trahi les salafistes, ceux-ci risquent de ne plus brûler les locaux syndicaux, voire de soutenir les légitimes revendications des travailleurs.

        Mais j’ai bien compris que cela vous chagrinerait profondément.

         
        • Rose.Arno
          Rose.Arno répond à Autist Hulking
          Enseignante
          • Posté à 12h19 le 30/11/2012
          • Expert 136988
            Enseignante

          Bien évidemment, le sûr et lent enlisement du Maghreb et Machrek dans la théocratie depuis que ces peuples font l’expérience de la démocratie est une conspiration du grand patronat national et international...

          • Autist Hulking
            Autist Hulking répond à Rose.Arno
            Autist Reading
            • Posté à 00h55 le 02/12/2012
            • Internaute 195619
              Autist Reading

            Les gens normaux appellent ça du lobbying, mais vous pouvez dire conspiration on ne vous en voudra pas.

            • Rose.Arno
              Rose.Arno répond à Autist Hulking
              Enseignante
              • Posté à 01h39 le 02/12/2012
              • Expert 136988
                Enseignante

              Bien évidemment, le sûr et lent enlisement du Maghreb et Machrek dans la théocratie depuis que ces peuples font l’expérience de la démocratie est le fruit du lobbying du grand patronat national et international...

              C’est encore plus drôle comme ça. Choukran bezef.

              • Autist Hulking
                Autist Hulking répond à Rose.Arno
                Autist Reading
                • Posté à 11h33 le 02/12/2012
                • Internaute 195619
                  Autist Reading

                Si vous voyiez la gueule des locaux syndicaux de ceux qui demandent des augmentations à ACCOR ou Lafarge après le passage des salafistes financés mystérieusement selon vous, vous rigoleriez moins

                • Rose.Arno
                  Rose.Arno répond à Autist Hulking
                  Enseignante
                  • Posté à 13h41 le 02/12/2012
                  • Expert 136988
                    Enseignante

                  Il y a une différence entre constater l’instrumentalisation de certains barbus et affirmer que si les printemps arabes tournent très vite très court et deviennent des hivers islamiques sans passer par l’automne, c’est une manœuvre du grand capital...

        5 autres commentaires
  • Albedo
    • Posté à 12h10 le 28/11/2012
    • Internaute 7121

    Il va bientôt falloir changer le sous-titre du blog, « Tunisie post-dictature » ça devient douteux. « Tunisie dictatoriale 2.0 » peut-être ?

  • PIT LE CHIEN
    PIT LE CHIEN
    Wouaooouh!
    • Posté à 12h27 le 28/11/2012
    • Internaute 25924
      Wouaooouh!

    « Bakhti avait l’expérience de la grève de la faim.../ »
    Vraiment ?
    « Faut-il pour autant regretter l’époque où la répression pouvait s’exercer avec un arbitraire et une brutalité à l’abri de toute critique ? »
    La question se pose. La différence ne saute pas aux yeux.

  • marmana
    marmana
    Etudiante au chomage partiel
    • Posté à 15h05 le 28/11/2012
    • 182652
      Etudiante au chomage partiel

    Tout le gouvernement et tout les partis sont infesté d’arrivisme et de soif de pouvoir ! Aussi bien qu’Ennahda que les autres partis. Sous couvert d’éléctions démocratique, le peuple tunisien qui n’est pas dupe se rendit vite compte que la politique avait gardé sont élitisme déstourien malgré la diversité des mouvements et partis plus rocambolesque que les autres . Marzouki semblait être un bon candidat qui a finit par retourné sa veste.

  • Karg se
    Karg se
    Ingénieur agronome vendu à une (...)
    • Posté à 15h46 le 28/11/2012
    • Internaute 9172
      Ingénieur agronome vendu à une (...)

    Franchement des salafistes qui acceptent de mourir sans se barder d’explosif pour entrainer un maximum d’innocent avec eux c’est une bonne nouvelle. Je les encourage donc à généraliser ce mouvement salutaire pour l’espèce humaine mais aussi pour l’islam.

    • simla
      simla répond à Karg se
      desperate housewife
      • Posté à 04h44 le 29/11/2012
      • Internaute 164811
        desperate housewife

      Tout à fait d’accord avec vous !

  • jackintosh
    jackintosh
    déstructureur d'intemporalité
    • Posté à 16h21 le 28/11/2012
    • Internaute 149136
      déstructureur d'intemporalité

    La démocratie n’est pas soluble dans l’islam

  • Dualites
    Dualites
    (commentateur)
    • Posté à 16h54 le 28/11/2012
    • Internaute 154085
      (commentateur)

    Bravo ! ! Quelle bonne nouvelle ! ! Les idiots inutiles qui se suicident. Continuez, ne vous genez pas !

  • joachim31
    joachim31
    GRRRRR!!!!!
    • Posté à 17h48 le 28/11/2012
    • 174871
      GRRRRR!!!!!

    Et voila, ces veinards sont en train de se taper des vierges.

    • Allahuakbar
      Allahuakbar répond à joachim31
      Yoroku
      • Posté à 12h51 le 29/11/2012
      • Internaute 193993
        Yoroku

      J’ai un gros doute. Vu la façon dont ils sont morts, il est plus probable qu’ils ne sont pas au Paradis...

  • Domain
    Domain
    etudiant en droit
    • Posté à 20h49 le 28/11/2012
    • Internaute 192826
      etudiant en droit

    Pas une grande perte.

  • Néant Moins
    Néant Moins
    Libre
    • Posté à 23h17 le 28/11/2012
    • Internaute 193419
      Libre

    N’oublions pas que les tunisiens (et les Egyptiens) se sont exprimés et ont élu leur nouveau gouvernement..m^me si le choix est discutable, c’est un choix démocratique...

  • simla
    simla
    desperate housewife
    • Posté à 04h51 le 29/11/2012
    • Internaute 164811
      desperate housewife

    Je ne vais pas fondre en larmes..... si tous ces excités au lieu de balancer des bombes pouvaient en faire autant ce serait parfait !

  • Allahuakbar
    Allahuakbar
    Yoroku
    • Posté à 12h49 le 29/11/2012
    • Internaute 193993
      Yoroku

    « Et même chez les salafistes qui ne veulent pas croire en un jusqu’au-boutisme suicidaire, qui serait un péché majeur au regard de la religion. »

    Pour moi, ça ne va pas plus loin que ça.
    S’ils se suicident, ou se mettent en situation de, ils sortent de l’Islam, point barre.

    Alors ils peuvent se déguiser en balais-brosses tant qu’ils veulent, mais comme on dit chez nous, l’habit ne fait pas le moine...

    Pour info, voici la définition Wiki du salafisme :
    « Le salafisme est un mouvement sunnite revendiquant un retour à l’islam des origines, fondé sur le Coran et la Sunna. »
    Cette définition, pourtant vraie, porte en elle-même sa propre contradiction et démontre la bêtise du mouvement :)

  • kakoulite
    kakoulite
    Intermediation & Imprecation
    • Posté à 22h31 le 29/11/2012
    • Internaute 126452
      Intermediation & Imprecation

    Extreme ramadan ?

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