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Tunisie : qui était Mohamed Bakhti ?

Thierry Brésillon
Journaliste
Publié le 28/11/2012 à 10h42

Mohamed Bakhti lors des incidents à l’université de la Manouba, le 7 mars 2012 (Thierry Brésillon)

Mohamed Bakhti, mort à 28 ans le 17 novembre au terme d’une grève de la faim, était une personnalité intrigante. Apparu sur la scène publique il y a un an comme porte-parole des salafistes mobilisés pour que les étudiantes en niqab soient admises dans les cours à l’Université de la Manouba, il était détenu depuis le 15 septembre, suite à l’assaut de l’ambassade américaine.

Avant d’être inscrit comme étudiant en histoire à l’université de la Manouba, ce jeune homme aux yeux trop clairs toujours protégés derrière des verres fumés, mal-voyant, la barbe blonde et peu fournie, avait été emprisonné depuis 2007 en raison de ses liens avec un groupe impliqué dans l’affaire dite de Soliman.

Soliman, une périphérie urbaine mal insérée

Après un accrochage, le 23 décembre 2006, entre les occupants d’une voiture et la garde nationale, une trentaine de jeunes avaient été arrêtés à Soliman, un peu au sud de Tunis, en janvier 2007. Leur leader avait combattu un temps avec le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC, ex-GIA algérien et futur Aqmi), et ils étaient suspectés de préparer des attentats. Echappés de la prison de Sousse le 15 janvier 2011, dans le chaos des jours suivants le départ de Ben Ali, ils ont été amnistiés début mars 2011.

Déjà avocat du groupe de salafistes, Me Ghadhoun assure que Mohamed Bakhti ne participait pas à leurs activités. Selon le père, Mohamed Houcine Bakhti :

« Le groupe de Soliman se battait avant tout contre le régime injuste de Ben Ali. Mais personne n’accusait mon fils. Il avait une tendance religieuse salafiste et les gens du groupe étaient ses amis depuis le lycée. C’est pour cela qu’on l’a arrêté. »

La famille, en effet, a vécu de 1973 à 2008 à Soliman, où le père, aujourd’hui âgé de 64 ans, travaillait comme comptable à la direction régionale de l’agriculture. Ce faubourg éloigné de la capitale, plus tout à fait rural mais peu intégré dans le tissu urbain, est connu pour être depuis longtemps un fief salafiste.


Jrado, village berbère d’où la famille Bakhti est originaire (Thierry Brésillon)

Jradou, les racines

Aujourd’hui, la famille est revenue à Jradou, dans les environs de Zaghouan, un vieux village berbère perché sur une hauteur, dont les Bakhti sont une des familles fondatrices.


Le centre du village de Jrado (Thierry Brésillon)

Une femme installée dans son échoppe pour fabriquer des galettes confient volontiers ses impressions :

« Il est si jeune, c’est scandaleux. Nous sommes très en colère contre Ennahdha, contre le gouvernement, contre la République. Tout ! »

La maison des Bakhti a pignon sur rue au centre du village. L’hospitalité y est étonnamment chaleureuse dans ces circonstances. Le même regard bleu clair que Mohamed Bakhti, son père insiste d’abord pour dresser le portrait d’un jeune homme avant tout religieux et pacifique  :

«  Il était presque aveugle, il n’était pas très fort. Ce n’était pas quelqu’un de dangereux.  »


Mohamed Houcine Bakhti, le père de Mohamed Bakhti (Thierry Brésillon)

« C’était un émir ! »

Son oncle, Béchir, 82 ans, ancien inspecteur de l’Education nationale et diplômé de l’université islamique de la Zitouna en 1945, droit et vif comme un instituteur de la vieille école, est représentatif de l’islam traditionnel tunisien :

« L’islam est une religion souple, qui va toujours au plus facile pour ne pas compliquer l’existence des gens. Elle doit s’adapter à chaque époque. »

Il se souvient :

«  Mohamed assistait chaque semaine à notre groupe de réflexion sur le Coran. Il se définissait comme salafiste, mais il nous parlait surtout des qualités morales du musulman. Il faisait aussi partie des organisateurs de la visite des prédicateurs étrangers qui viennent en Tunisie. Mais c’est avec l’affaire de la Manouba que nous avons compris qui il était vraiment  : c’était un émir  ! ».


Mars 2011 : Bakhti avait fait remettre le drapeau tunisien arraché par un militant salafiste à l’université de la Manouba (Thierry Brésillon)

Une confrontation de plusieurs mois, de novembre 2011 à avril 2012, a opposé la direction de l’université des sciences humaines à un groupe de salafistes.

Dans la polémique qui l’opposait à la direction, Bakhti défendait le droit des étudiants de pratiquer la religion sur le campus et vitupérait contre « la gauche » qui avait tourné le dos à la religion.

Le 7 mars, lorsque Yassine Brigui avait retiré le drapeau tunisien devant l’entrée de l’université pour le remplacer par un drapeau islamique, c’est Mohamed Bakhti qui a eu le sens politique de faire remettre le drapeau national.

3000 salafistes à son enterrement

Le 14 septembre, le jour de l’assaut de l’ambassade américaine, assure son père, Mohamed Houcine Bakhti,

«  il a suivi les consignes du ministre des Affaires religieuses qui appelait dans son prêche à une manifestation pacifique pour protester. Il a assisté aux événements, mais avec son handicap visuel, il ne pouvait pas participer aux violences.  »

Exclu par le conseil de discipline de l’université, il s’était inscrit depuis à l’université de la Zitouna où il attendait de reprendre les cours.

Parmi les 5 000 personnes venues assister à l’enterrement, il y avait près de 3 000 salafistes. Une affluence qui inspire à Béchir Bakhti, l’ancien imam zitounien, des sentiments mitigés :

« Certains parmi eux avaient l’air agressif. C’est vrai qu’ils sont un peu inquiétants. Depuis la révolution, nous vivons une autre mentalité. Des gens de l’extérieur croient que les Tunisiens ont besoin qu’ont viennent leur expliquer leur religion. Mais c’est une liberté. »

Inhumé sous un tas de pierres

Mohamed Bakhti repose désormais dans le vieux cimetière de Jradou, sous un tas de pierres, comme au temps du Prophète.

A quelques mètres, les tombes de ses grands-parents paternels : celle de son grand-père et celles de ses deux épouses. L’une est couverte de l’habituelle stèle en ciment, l’autre, uniquement de pierres. Béchir, l’oncle, est le fils de la première. Mohamed Houcine, le père, celui de la seconde. Est-ce un indice pour comprendre la trajectoire d’un jeune homme façonné par les hybridations culturelles d’une société ballotée entre des projets contradictoires ?

Le père de Mohamed Bakhti, toute émotion et toute colère contenue, prie sereinement sur la tombe de fils, pour lui, cela ne fait aucun doute, mort pour défendre sa religion, Mohamed jouit désormais des grâces du martyr.

Pour la mère recluse dans son chagrin, tout le battage médiatique que suscite l’affaire arrive trop tard pour sauver son fils.


Son père (à droite) et deux de ses oncles prient sur la tombe de Mohamed Bakhti (Thierry Brésillon)

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  • tazoult
    • Posté à 11h19 le 28/11/2012
    • Internaute 81892

    euh...après un décès la maison du défunt est toujours ouverte aux visiteurs qui viennent y manger ou simplement boire le thé..rien « d’étonnamment chaleureux » donc mais simplement la coutume.De même que la sépulture.

  • Autist Hulking
    Autist Hulking
    Autist Reading
    • Posté à 11h50 le 28/11/2012
    • Internaute 195619
      Autist Reading

    Qui a vécu par la religion, périra par la religion...

    Ils auraient mieux fait de soutenir les syndicalistes que ennadha...

  • arafat37
    arafat37
    journaliste
    • Posté à 15h05 le 28/11/2012
    • Journaliste 83990
      journaliste

    C’est vraiment dommage de consacrer autant de place à ce jeune homme dont la mort est certes regrettable...Mais Bakhti ne présentait aucun intérêt...Un illuminé dont le discours était très limité comme j’ai pu le constater lorsque je l’ai rencontré en février 2012 sur le campus de la faculté de la Manouba. Il y a en Tunisie des personnes bien plus intéressantes, qui se battent pour l’avènement d’une démocratie moderne et qui mériteraient plus d’être présentées aux lecteurs de Rue89. Et merci à Tazoult de rappeler brièvement nos coutumes...

  • framboazz
    framboazz
    artiste peintre
    • Posté à 15h46 le 28/11/2012
    • Internaute 56226
      artiste peintre

    c’est triste pour sa famille, mais par solidarité envers les femmes musulmanes, je ne pleurerai pas sa mort. Le salafisme n’est vraiment pas une avancée, surtout pour les femmes. l’Islam mérite mieux. Le Christianisme a instauré l’Inquisition au moyen age avec son lot de barbarie, de misogynie et d’obscurantisme, c’est la raison pour laquelle je suis agnostique

  • jolithorax
    jolithorax
    terrien
    • Posté à 16h31 le 28/11/2012
    • Internaute 98560
      terrien

    « Mohamed jouit désormais des grâces du martyr. »

    Le bougre doit être en train de forniquer avec 70 vierges voilées quelque part au paradis.

  • Myriam BenU
    Myriam BenU
    un pied en Tunisie et un pied (...)
    • Posté à 00h40 le 29/11/2012
    • 181601
      un pied en Tunisie et un pied (...)

    Forcément quand on interroge les parents d’un enfant, même si c’est un monstre, les parents le verront toujours comme un ange. C’est dommage qu’il soit occulté le côté sombre du personnage, il n’avait rien du salafiste quiétiste bien au contraire ! Le plus dur pour ses parents c’est d’admettre que cette greve de la faim soit assimilée à un suicide, or dans la religion musulmane, les suicidaires finissent en enfer..

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