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Tunisie : L’UGTT renonce à sa grève générale après un accord avec le gouvernement

Thierry Brésillon
Journaliste
Publié le 12/12/2012 à 15h00

Des militants de l’UGTT mercredi soir à l’annonce du retrait du mot d’ordre de grève (Thierry Brésillon)

L’UGTT, la centrale syndicale historique, a renoncé mercredi soir, au mot d’ordre de grève générale lancé pour le 13 décembre, suite aux violences dont elle été victime le 4 décembre. Après un accord négocié avec le gouvernement.

Si elle avait eu lieu, cette grève générale aurait été la deuxième depuis l’indépendance de la Tunisie en 1956. La précédente, en 1978 avait déclenché une vague d’émeutes, écrasée dans le sang. Même le 14 janvier 2011, alors que le sort du régime de Ben Ali était en jeu, le syndicat n’avait appelé qu’à un arrêt de travail de deux heures. La grève générale est donc l’arme ultime.

« Contre les milices de Ghannouchi »

Le point de départ cette brusque montée de tension ont été les violences auxquelles a donné lieu la contre-manifestation des Ligues de protection de la révolution, devant son siège historique, place Mohamed Ali, lors de célébrations de l’anniversaire de l’assassinat de Farhat Hached, symbole du mouvement national et syndical.

Ces organisations, réputées proche de la base militante d’Ennahdha sont accusées par les syndicalistes, de constituer «  des milices au service de Rached Ghannouchi  » (le président d’Ennahdha), plus qu’au service du parti lui-même. Leur dissolution, et la poursuite des auteurs des agressions, est l’une des principales revendications de la grève générale.

Mais pour les syndicalistes et les sympathisants réunis mardi devant en signe de solidarité, la cible était clairement le gouvernement dominé par Ennahdha, comme le clamait une militante :

«  Nous voulons reprendre la révolution aux islamistes qui nous l’ont volée  ! Nous voulons chasser Ennahdha du pouvoir ».

La paix sociale

Côté gouvernement, on s’étonnait de cette stratégie de confrontation alors même le 4 décembre, le gouvernement, l’UGTT et la centrale patronale, UTICA, avaient signé un accord salarial dans les secteurs public et privé, prévoyant une hausse de 6%.

Dans l’entourage du Premier ministre, Hamadi Jbali, on estime que toutes les demandes sociales de l’UGTT ont été satisfaites, au risque de compromettre les équilibres budgétaires, pour acheter la paix sociale, afin de stabiliser la situation pour ne pas rebuter les investisseurs. Il paraît vain de chercher à contrer une organisation qui revendique 750 000 adhérents.

Cet épisode de confrontation était donc interprété comme une démarche purement politique, dictée par la composante la plus à gauche du syndicat.

« Vous ne ferez rien sans nous »

Mais l’UGTT est bien davantage qu’un mouvement social. Comme l’explique le sociologue Vincent Geisser  :

«  En raison de son rôle historique, l’UGTT se pense aussi quasiment comme une institution d’Etat.  »

Partie prenante du mouvement national, elle a toujours co-géré les équilibres sociaux avec le gouvernement, comme le poursuit Vincent Geisser  :

«  L’UGTT a toujours été un partenaire de l’Etat. Qu’elle soit l’inspiratrice de sa politique comme durant la période socialiste des années 1960, l’élément dominant dans une gestion paritaire de la question sociale, ou le relais de la répression de l’Etat par la négociation à l’époque de Ben Ali.

Une fois les compromis sociaux directement négociés entre le Premier ministre et le secrétaire général de l’UGTT, les maximalistes étaient réprimés à l’intérieur du syndicat. »

La Révolution, qu’elle a analysée, selon Vincent Geisser, comme « une manière de sauver la Tunisie de la corruption de Ben Ali », va lui offrir l’occasion de regagner une place de premier plan, à travers le rôle joué localement par les militants syndicaux pour encadrer les émeutiers. Mais depuis, dans les nouveaux équilibres politiques, elle doit s’imposer à nouveau.

Le sociologue analyse la situation actuelle au regard de cette histoire  :

«  Le message de l’UGTT aujourd’hui c’est : vous ne pourrez rien faire sans nous. Elle s’oppose à ceux qui voudraient remettre en cause son rôle historique.

Le conflit actuel entre le syndicat et Ennahdha est dû au fait qu’à ses yeux, les islamistes ne sont pas les héritiers de cette histoire de la construction de l’Etat, et elle les juge pour cette raison illégitimes pour gouverner. Ils ne lui apparaissent pas comme les défenseurs des travailleurs tunisiens appauvris par l’impérialisme économique. »

L’échec des initiatives de dialogue national

Pour démontrer qu’elle est un acteur incontournable de la transition démocratique, en juillet dernier, le secrétaire général, Houcine Abassi, avait lancé une initiative de dialogue entre les forces politiques, le gouvernement et la société civile pour s’entendre sur les points essentiels :

  • les grands axes de la Constitution,
  • la composition de la commission électorale,
  • la mise en œuvre des lois sur la presse...

Une initiative relancée par l’organisation d’une rencontre le 16 octobre.

Or Ennahdha, et ses allliés au gouvernement n’ont pas donné suite à cette proposition, estimant qu’elle revenait à créer un espace de délibération parallèle à l’Assemblée constituante, sur un terrain où les équilibres politiques sont plus favorables aux partis de gauche.

Le projet de grève générale de jeudi était une nouvelle tentative de réaffirmer l’importance de son rôle politique. L’élaboration d’une feuille de route pour définir les prochaines étapes de la transition et la reprise du dialogue national étaient les deux autres principales revendications de la grève générale.

Une démonstration de force

Une série de grèves régionales, à Sfax, Gafsa, Sidi Bouzid, depuis la fin de la semaine dernière, avait permis au syndicat de montrer ses muscles. Mardi après midi, un rassemblement de solidarité a été organisé.


Houcine Abassi, secrétaire général de l’UGTT (Thierry Brésillon)

En fin d’après midi, artistes et intellectuels sont venus manifester leur soutien, dans un rituel assez surprenant, à un Houcine Abassi impérial, sûr de son pouvoir.

Pourtant, en dehors des déclarations officielles, des cadres et des militants faisaient part de leur scepticisme sur l’opportunité d’utiliser si tôt l’arme de dissuasion d’une grève générale, loin d’être populaire parmi la majorité de la population qui redoute la division et les troubles.

Consciente que le rapport de force n’était pas en sa faveur dans un contexte économique, social et sécuritaire incertain, la centrale a préféré annuler son mot d’ordre après une journée de délibération interne houleuse.

Journée des dupes

L’accord convenu mardi inclut une condamnation de la violence commise le 4 décembre par les Ligues de protection de la révolution, une enquête paritaire sur ces événements du 4 décembre et la protection de la réunion des organisations politiques et syndicales.


Des syndicalistes de l’UGTT attendent le résultat des négociations, mardi après midi. (Thierry Brésillon)

Un bilan qui paraît un peu maigre aux yeux des quelques centaines de sympathisants qui avaient le sentiment, mardi soir, de sentir à nouveau vibrer le souffle révolutionnaire, comme des milliers de syndicalistes persuadés que l’heure de la confrontation avec Ennahdha était arrivée.

L’UGTT affaiblie face à Ennahdha

A l’annonce de l’annonce de l’annulation pure et simple du mot d’ordre, les visages se sont fermés parmi la foule rassemblée place Mohamed Ali. Un femme en état de choc soupire :

« Avec la grève générale, nous avons joué notre plus grosse carte et nous l’avons perdue. L’UGTT est très affaiblie maintenant face à Ennahdha. »

Une enseignante tente de justifier :

« Il fallait lancer ce mots d’ordre après toutes les attaques des militants d’Ennahda sur nos locaux à Tunis, à Jendouba, à Sidi Bouzid. Mais il ne fallait pas le lancer si l’on n’était pas sûr de pouvoir aller au bout. »

Les militants les plus aguerris tentent de sauver la face en expliquant que c’est le jeu de la démocratie interne, qu’ils seront toujors là pour soutenir l’UGTT, tandis que les cadres s’apprêtent à passer soirée difficile pour faire avaler la pilllule à une base chauffée à blanc depuis une semaine.


Des syndicalistes en colère (Thierry Brésillon)

Mais les plus dépités, et souvent les plus jeunes, laissent éclater leur colère :

« Ô Fahrat Hached, vois la trahison ! Houcine Abassi a vendu l’Union ! »

Un peu à l’écart de ce tumule, seul adossé à un mur, un ancien ouvrier vernisseur sur bois, laisse couler ses larmes.

« Je suis syndiqué depuis 1970. J’ai vécu la répression en 1978 et en 1984, mais là c’est trop dur. »

Ce revers restera probablement comme un tournant historique dans la longue histoire de la centrale syndicale et de celle de la transition démocratique. Une partie de la gauche qui misait sur l’UGTT pour évincer Ennahdha par la rue vient de mesurer la réalité cruelle du rapport de force politique.

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  • 19 réactions
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  • LOKIK
    LOKIK
    Chartreux
    • Posté à 15h35 le 12/12/2012
    • Internaute 194936
      Chartreux

    Courage au peuple tunisien dans sa lutte pour la liberté.

    • Druuna
      Druuna répond à LOKIK
      Prout
      • Posté à 19h54 le 12/12/2012
      • Internaute 195244
        Prout

      Merci.

    • Tezka
      Tezka répond à LOKIK
      ex étudiant des chinois du FBI
      • Posté à 09h10 le 13/12/2012
      • Internaute 122782
        ex étudiant des chinois du FBI

      Les tunisiens ont fait l’erreur d’élire leur assemblée constituante, ils en paieront le prix comme nous, français, payons le prix d’avoir accepté la constitution de la 5ième république rédigée par des individus en position de conflit d’intérêt.

  • Antoine.1936
    Antoine.1936
    Français, donc révolutionnaire
    • Posté à 15h45 le 12/12/2012
    • Internaute 145322
      Français, donc révolutionnaire

    Etrange article, qui tend à présenter les islamistes au pouvoir comme des conciliateurs modérés et la base du syndicat de masse UGTT comme extrémiste. Est-ce à dire que les islamistes au pouvoir serait un moindre mal comparé à un « risque » de révolution sociale ? Si telle est la position de Rue 89, autant dire qu’elle a bien changé depuis le soutien inconditionnel à une prétendue « révolution du jasmin »...

    • faded yasser
      faded yasser répond à Antoine.1936
      pour la justice
      • Posté à 01h00 le 13/12/2012
      • Internaute 155078
        pour la justice

      Bresillon a eu le courage de coller à l’ugtt l’origine des violences vérifiées la semaine dernière à Batha Mohamed Ali siège historique de l’ugtt car ce brave Monsieur a soutenu que les pacifiques et colombes squadristes des khouanjia nahdaouis avaient subi les coups des matraques du service d’ordre de la centrale syndicvale. Bresillon avait ou bliè de verifier bien son info avant de la publier car après qq heures de sa facheuse revélation l’ugtt a publié un enregistrement d’une caméra de surveillance qui montrait le contraire. Alors , Thierry est considéré par les fascistes islamistes comme un héros en tunisie car étant un journaliste fransaoui, neutre et non aligné a démontré que les LPR sont des enfants de bon dieu et l’ugtt était un nid de miliciens violents et il suffit de verifier les déclarations des ministres nahdaouis qui n’ont jamais cessé de citer la fausse information de Bresillon.
      PS : Tout ce que j’ai cité est verifiable.

    • plastic quidam of universe
      plastic quidam of universe répond à Antoine.1936
      J'en suis comme deux ronds de (...)
      • Posté à 20h15 le 13/12/2012
      • 183735
        J'en suis comme deux ronds de (...)

      Tu es sûr que l’article dont tu parles est le même que celui que je viens de lire ?

  • Druuna
    Druuna
    Prout
    • Posté à 16h07 le 12/12/2012
    • Internaute 195244
      Prout

    Geisser qui présente mieux les islamistes que les syndicalistes, c’est pas étonnant.

    Brésillon qui utilise Geisser, ça fait peur...

    Il faut au moins utiliser Vincent Geisser en parallèle avec l’analyse de Jean De Fermieux.

    Geisser et De Fermieux...

    • Thierry Brésillon
      Thierry Brésillon répond à Druuna
      Journaliste
      • Posté à 00h45 le 13/12/2012
      • Journaliste 163187
        Journaliste

      A part dans les commentaires de Rue89, ce M. de Fermieux n’est référencé nulle part.

      • Druuna
        Druuna répond à Thierry Brésillon
        Prout
        • Posté à 02h54 le 13/12/2012
        • Internaute 195244
          Prout

        Au cas où... :

        Je trouve effectivement que Vincent Geisser est peu trop islamophile à mon goût pour parler des rapports entre UGTT et Ennadha.
        Finalement, j’aime mieux quand vous analysez vous-même...

        Pour la blague Geisser et De Fermieux , la prochaine fois j’essaierais de faire mieux...

        (Bon à par ça, je trouve votre blog pas si mal, même si vous n’êtes pas assez pro-syndicalistes à mon goût. Et peut-être aussi que vous ne nous écrivez pas assez souvent, si je puis me permettre...)

  • LienRag
    • Posté à 16h26 le 12/12/2012
    • Internaute 34767

    Est-ce que quelqu’un en Tunisie tente de prendre un peu de recul et de travailler à la liquidation du « caïdalisme“* qui semble clairement imprégner les deux camps et constituer le véritable obstacle à la démocratie ?

    (*) Pour reprendre le terme utilisé par le sociologue marocain Paul Pascon dans un contexte social et historique certes légèrement différent mais proche néanmoins...

  • Fantomiald
    Fantomiald
    Robin des Bois légal
    • Posté à 16h53 le 12/12/2012
    • Internaute 81539
      Robin des Bois légal

    L’UGTT fut, dans une révolution tunisienne dépourvue de leaders intellectuels, l’organisme qui a consolidé le ciment unissant les Tunisiens contre Ben Ali. Si en effet l’UGTT n’avait pas décrété ces deux heures de grève dans toute la Tunisie le 14 janvier, il aurait été possible que beaucoup de Tunisiens n’auraient pas eu le courage de descendre dans la rue par peur d’être les seuls à le faire.

    Dans cette optique, l’UGTT a eu un rôle clé dans le départ précipité de Ben Ali. Il apparaît du coup comme l’organisme mastodonte garant de la révolution.

    Problème pour Ennahdha : l’UGTT est de gauche. Il ne sera pas facile de se le mettre dans la poche ou bien de le mettre au pas. De plus, pour un parti absent lors des événements du 14 janvier et qui s’épuise à affirmer que la révolution est son oeuvre, l’UGTT paraît comme la preuve flagrante de leur propagande.

    L’enjeu de la Ligue de la Protection de la Révolution est donc de permettre, au prix d’une propagande douteuse, de s’autoproclamer révolutionnaires et occulter le rôle de l’UGTT dans le départ de Ben Ali, annihilant la seule force socio-politique de gauche, dernier rempart à franchir avant de mettre en place leur projet totalitaire.

    Car il ne faut pas se leurrer, cette Ligue de Protection de la Révolution adopte bel et bien des méthodes d’action fascites que ni le gouvernement et encore moins Ennahdha n’a condamnées. Ni par le geste, ni par la parole.

  • stf75031
    stf75031
    tlse-par-hué
    • Posté à 21h59 le 12/12/2012
    • Internaute 195766
      tlse-par-hué

    petit scoop à l’attention du journaliste qui a « écrit » cet article :
    les phrases du genre « Le point de départ cette brusque montée de tension A été les violences auxquelles ONT donné lieu la contre-manifestation » ne sont pas valides dans la langue de Molière.
    Voilà, voilou (on commande un petit Bescherelle au Papa Noël, et tt devrait progressivement rentrer dans l’ordre)

    • Thierry Brésillon
      Thierry Brésillon répond à stf75031
      Journaliste
      • Posté à 00h29 le 13/12/2012
      • Journaliste 163187
        Journaliste

      Un scoop : il existe un être parfait qui ne fait jamais d’erreur !

  • c_yel
    c_yel
    scribe
    • Posté à 22h53 le 12/12/2012
    • Internaute 187445
      scribe

    Courage les amis ! ! ! Faut pas lâcher ! !

  • Louvois
    • Posté à 08h25 le 13/12/2012
    • Internaute 36794

    Allons allons tout le monde sait qu’Ennahda est pragmatique et modere, voyons. Dire le contraire c’est faire preuve d’Islamiophobisme, c ; est evident. Et les syndicalistes sont fascistes par definition. On nous a appris tout ca au lycee papillon.

  • Le tunisien
    Le tunisien
    ingénieur
    • Posté à 09h46 le 13/12/2012
    • Internaute 196182
      ingénieur

    L’UGTT a annulé la grève par ce que la majorité de la population était contre.
    c’est un camouflé pour l’UGTT et les partis politique qui ont soutenu son initiative.
    L’UGTT ne peut être à la fois un syndicat et un parti politique.

  • agamaimnon
    agamaimnon
    architecte
    • Posté à 20h01 le 13/12/2012
    • Internaute 100071
      architecte

    Oui et alors ?

    • plastic quidam of universe
      plastic quidam of universe répond à agamaimnon
      J'en suis comme deux ronds de (...)
      • Posté à 20h18 le 13/12/2012
      • 183735
        J'en suis comme deux ronds de (...)

      Alors la gauche syndicale tunisienne vient de perdre une manche de bras de fer, mais elle l’a joué non contre le pouvoir, mais contre elle-même. Et ceux qui ont été « joués » sont, bien entendu, les syndiqués et les travailleurs tunisiens.

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