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Tunisie : deux ans après, que reste-t-il de la révolution ?

Thierry Brésillon
Journaliste
Publié le 16/01/2013 à 10h39

La Tour de l’horloge décorée à l’occasion du deuxième anniversaire de la révolution (Thierry Brésillon)

Deux ans après le départ miraculeux de Ben Ali, la déception est devenue le lieu commun de la célébration de cet anniversaire. Economie en berne, tension politique, persistance des pratiques anciennes, crainte d’une lente dérive vers une nouvelle forme de dictature... Que reste-t-il de la « révolution  » tunisienne  ?

Partis à l’assaut du ciel, les Tunisiens se sentent embourbés dans un marécage. Sans doute d’avoir trop idéalisé, avec le renfort d’un enthousiasme international, le sens du bouleversement politique qu’était la chute du régime de Ben Ali.

Le terme de révolution est investi de trop d’espoir de changement radical et de rédemption soudaine d’une société corrompue et délitée par les pratiques mafieuses et la surveillance mutuelle. La métaphore du printemps évoque trop les odeurs fleuries et les couleurs chatoyantes. Le printemps c’est d’abord le dégel, la réémergence de tous les refoulés accumulés pendant des décennies d’unanimisme et d’optimisme obligatoires.

Le départ de Ben Ali, c’est la fin d’un blocage politique et social qui permet de rouvrir tous les dossiers. C’était beaucoup et peu à la fois. Les structures, les personnes, les pratiques et les mentalités sont toujours en place. C’est décevant, mais faut-il vraiment s’en étonner  ?

Une économie toujours en berne

Le refrain répété ad nauseam, c’est « rien n’a changé ». La ritualisation de la célébration du deuxième anniversaire de la révolution sur la fameuse avenue Habib Bourguiba lui donne déjà des allures de 7 novembre (la célébration de la prise de pouvoir par Ben Ali en 1987). Mais faut-il pour autant faire chœur avec le pessimisme ambiant  ?

Le bilan certes n’est pas convaincant... Les carences sociales et les déséquilibres économiques étaient aux racines de la colère. Or, à ce jour, les signes de changement et les perspectives d’amélioration ne sont pas au rendez-vous. En 2012, seuls la moitié des budgets d’investissements publics ont été exécutés.

La faute entre autres à une administration déstabilisée et hyper centralisée où les décisions doivent être approuvées à Tunis. Dans les régions intérieures, tout est faire  : identifier, réaffecter et viabiliser les zones industrielles. Les investisseurs privés sont rebutés par le manque de route, les conflits sociaux, l’austérité d’un environnement peu attractif pour des cadres.

Les chantiers de route se multiplient, le gouvernement annonce des plans de lutte contre le chômage... Mais le chômage enregistré, après un pic à 800 000 personnes fin 2011, touche encore 700 000 Tunisiens – soit près de 17% de la population active –, mais avec des taux qui culminent parfois à 50% dans certaines régions intérieures, où les créations d’emploi ont même ralenti par rapport à 2011.

Les ambivalences de la Constitution

Les piliers de la dictature qu’étaient l’appareil sécuritaire, la dépendance de la justice et des médias serviles se transforment péniblement, autant par frilosité corporatiste que par résistance aux tentatives plus ou moins adroites de domestication par le nouveau pouvoir.

Pour l’instant, le bilan du gouvernement, qui a multiplié les maladresses et peine à se gagner le soutien de l’administration, déçoit. La recherche d’un nouveau souffle grâce à un élargissement de la majorité butte toujours sur la volonté d’Ennahdha, le parti islamiste majoritaire, de conserver le contrôle des ministères essentiels de l’Etat.

La défiance à l’égard du monde politique est d’autant plus profonde que la transition démocratique s’enlise dans la rédaction interminable de la constitution, qui n’abordera l’étape du débat article par article en séance plénière que dans les prochains jours. Sans oublier le risque de voir les équilibres, péniblement négociés en commission, rediscutés sur des points de fracture comme l’encadrement des libertés, le rôle d’un conseil islamique, etc.

Sur le fond, le projet de constitution semble offrir les garanties fondamentales de libertés publiques et de redevabilité de l’Etat, mais de nombreux députés et constitutionnalistes craignent que les ambivalences du texte ne permettent un encadrement strict des libertés par les normes islamiques.

Vers un Etat-Ennahdha ?

La question centrale est de savoir si à l’Etat-parti Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) risque de succéder une mainmise sur l’Etat par Ennahdha. De savoir si un parti islamiste peut devenir un parti politique comme un autre dans une société pluraliste, s’il peut être le vecteur de l’intégration d’une partie de la population délaissée par l’entreprise de modernisation, dans le système démocratique, par la biais d’un référentiel islamique relu à la lumière de la démocratie.

Ou si, au contraire, fort de sa capacité d’encadrement territorial, de son monopole sur le capital symbolique de la religion, de son contrôle sur l’administration, de l’indifférence à la politique d’une grande partie de la population, Ennahdha pourrait asseoir son emprise de l’Etat.

De cette façon, le parti pourrait mener à bien progressivement le projet d’imposer l’hégémonie des normes islamiques dans l’espace public, dans la vie culturelle, dans le droit et la vie politique. En un mot : mettre en place, dans un système d’apparence démocratique, un équivalent islamisé du système du RCD, réduisant ses adversaires au silence en utilisant des bandes comme celles qu’utilisaient jadis Bourguiba pour évincer ses rivaux.


Meeting du Hizb Tahrir devant la Constituante, vendredi 11 janvier (Thierry Brésillon)

La crainte est évidemment renforcée par l’importance que prend la mouvance islamique révolutionnaire (au sens où elle prône une rupture radicale avec l’ancien régime) et jihadiste, qui utilise pour l’instant la Tunisie comme une terre d’intendance, une base arrière pour des opérations à l’étranger.

Les militants de Hizb ut-Tahrir, mouvement internationaliste islamique, qui a réuni vendredi 2 500 personnes devant la Constituante pour réclamer le retour du califat et l’adoption de la charia, sont les seuls à se sentir le vent en poupe. D’autant que le parti recueille une partie des déçus par le pragmatisme d’Ennahdha.

Une société divisée

Au milieu d’un gué d’une transition démocratique politisée à outrance, polluée par des rumeurs relayées sans scrupules par de nombreux médias (comme dernièrement l’affaire de deux jeunes condamnés à deux mois de prison pour un baiser) et minée par l’affaiblissement de l’Etat, le malaise des Tunisiens est lourd.

A part «  rien n’a changé  », l’autre refrain est : « nous étions unis, maintenant nous sommes divisés  ». La société est traversée de peurs antagonistes. Peur pour les uns de perdre leur mode de vie, de voir s’instaurer une dictature religieuse.

Peur pour les autres de voir la religion encore bafouée et de vivre à nouveau l’expérience de la répression en cas de victoire d’une opposition, à laquelle se mêlent les cadres de l’ancien RCD. La peur nourrissant la haine, et la haine la violence, comme elle a explosé par exemple le 4 décembre devant le siège de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), beaucoup voient l’avenir de la Tunisie en noir.

Les braises de la révolution


Un jeune de Siliana interpelle un élu d’Ennahdha, 12 janvier 2012 (Thierry Brésillon)

Les raisons de ne pas désespérer, pourtant, sont tout aussi fortes. D’abord, la liberté de parole, la capacité des gens les plus simples à demander des comptes à leurs élus sans crainte, la capacité d’organisation, l’existence d’une société civile (même si elle reste encore en aprtie concentrée dans la capitale), constituent autant de garde-fous.

Ensuite, Ennahdha est un parti complexe, déterminé par deux orientations  : appliquer un projet d’islamisation et devenir une force de gouvernement durable. Or, cette seconde option exige une conversion au pragmatisme, des concessions et une technicité qui donnent plus de poids aux politiques qu’aux religieux dans le parti.

L’exercice du pouvoir est une école et tend à normaliser un parti soumis à une critique, qui l’obligera tôt ou tard à tirer les leçons de ses erreurs. L’avenir est encore riche de potentialités et les braises de l’exigence de justice et de dignité sont toujours aussi ardentes. Même si elles peinent à trouver une expression politique, elles ne sont pas prêtes de s’éteindre. 

Rêver d’une Tunisie couverte de fleurs, avec des artistes à tous les coins de rue, était un rêve puéril. Le vrai sens du 14 janvier, c’était la possibilité de prendre en charge la Tunisie réelle, avec ses pesanteurs et ses contradictions. L’avenir appartient à ceux qui sauront la guider vers la dignité.

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  • Quand Le Tigre Lit
    Quand Le Tigre Lit
    en rédaction de Sutras du Tigre
    • Posté à 12h30 le 16/01/2013
    • Internaute 189949
      en rédaction de Sutras du Tigre

    Classique : avec le Mali, la Syrie (et encore),...on n’entend plus parler de la Tunisie. Si celle-ci revient au journal de 20h, alors ce sera très mauvais signe.

    A tout hasard, votre titre m’a fait penser à l’essai d’une députée russe, intitulé Que reste-t-il de notre victoire ?

  • FEJ-EN-DESSINS
    FEJ-EN-DESSINS
    ironiqueur chronique
    • Posté à 15h23 le 16/01/2013
    • Internaute 197327
      ironiqueur chronique

    Ils brulent même leur patrimoine ...
    Lien

  • pablico
    pablico
    Co-NOBEL de la Paix
    • Posté à 17h10 le 16/01/2013
    • Internaute 14278
      Co-NOBEL de la Paix

    Islamiser un pays musulman..
    Cela ne laisse-t-il pas rêveur ?
    Cela ne fait-il pas pas réfléchir ?

    • Le funambule
      Le funambule répond à pablico
      A l'ouest
      • Posté à 19h56 le 16/01/2013
      • Internaute 196669
        A l'ouest

      On peut avoir un pays musulman sans ^tre islamiste, peut-^tre que c’est ce que ça veut dire...

      Je sais, ça surprend certains chez nous, notamment les très laïcs intégristes cathos.

  • Le funambule
    Le funambule
    A l'ouest
    • Posté à 20h09 le 16/01/2013
    • Internaute 196669
      A l'ouest

    Combien de pays sortis de la dictature ces dernières années ont atteint un stade de démocratie comme nous la connaissons en occident ?

    On parle beaucoup des pays méditéranéens en expliquant parfois que c’est la preuve qu’ils sont incapables d’avoir une démocratie.

    On regarde les pays de l’ex bloc de l’est alors ? Et combien ont atteint le stade la vraie démocratie quand m^me la Hongrie, encadrée par l’Europe, a du mal à se départir de ses vieux démons autocratiques ?

    Pouvait-on croire sérieusement que ces pays sans aucune culture démocratique, où l’opposition était muselée depuis des années, pouvaient s’organiser en quelques mois et présenter une figure conforme à nos idées occidentales ?

    Nos pays ont la chance d’avoir construit leur fonctionnement sur des siècles. Et m^me ainsi, la démocratie marque un recul net, particulièrement sur le plan économique et social où les décisions n’appartiennent plus depuis longtemps aux politiques mais à des agents de la finance internationale mandatés par personne d’autre qu’eux m^mes et animés par le goût du profit.

    La démocratie ne s’invente pas plus qu’elle n’est définitive. Elle se construit dans la durée. Et nécessite souvent des combats longs et répétés.

    • Rhesus K
      Rhesus K répond à Le funambule
      outrée l'outre!
      • Posté à 07h00 le 17/01/2013
      • Internaute 194199
        outrée l'outre!

      Y a pas que sur le plan économique que la démocratie recule : les lois sont de plus en plus liberticides, l’appel au fascisme se fait entendre à grands coups de 18%, et il est devenu la norme d’interdire jusque dans le détail de la vie des gens. De toutes façons en éco le pouvoir a toujours appartenu aux mêmes. C’est une illusion qui a pu faire croire un temps le contraire.

  • Rhesus K
    Rhesus K
    outrée l'outre!
    • Posté à 07h04 le 17/01/2013
    • Internaute 194199
      outrée l'outre!

    C’est toujours la même chose. On révolutionne, ça permet de souffler un grand coup, de nettoyer la place des autocrates installés depuis des générations, puis de nouveaux professionnels du pouvoir prennent place, les mêmes ou pires que les précédents, une nouvelle aristocratie se forme, et les vieilles merdes réapparaissent, dans des structures institutionnelles répressives intactes.

  • Communisty Manager
    Communisty Manager
    Franc-Tireur
    • Posté à 15h07 le 17/01/2013
    • Internaute 196465
      Franc-Tireur

    Je veux aujourd’hui mettre l’accent sur la visite la semaine dernière, à notre invitation, du Secrétaire général de l’UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens) avec une délégation du Bureau confédéral. Cette visite, qui fait suite notamment à notre présence à leurs côtés le 1er mai 2012, a été importante à plusieurs titres :

    - Nous les avons accompagnés chez le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, où nous avons eu un échange franc et constructif ;

    - Une rencontre de travail a eu lieu entre le MEDEF, l’organisation patronale tunisienne (UTICA), l’UGTT et Force Ouvrière.

    - Une convention de coopération a été signée entre l’UGTT et Force Ouvrière ;

    - Une réunion commune a eu lieu avec les associations de Tunisiens en France.

    L’UGTT a joué un rôle clé dans la révolution et le mouvement de démocratisation. Ce mouvement n’est pas linéaire et est parfois semé d’embûches.

    Nos camarades tunisiens sont vigilants. Ils sont engagés pour obtenir des droits pour les travailleurs et pour garantir la poursuite du mouvement de démocratisation. Cela concerne, par exemple, les droits des femmes, la place de la négociation, le respect des libertés fondamentales.

    Dans ce combat, nous sommes à leurs côtés. Cela s’appelle tout simplement la solidarité internationale des travailleurs.
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