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Crise politique en Tunisie : Ennahdha tenté par la ligne dure

Thierry Brésillon
Journaliste
Publié le 04/02/2013 à 18h43

Le Premier ministre Hamadi Jebali, lors de sa déclaration du 26 janvier (Thierry Brésillon)

Les négociations engagées depuis six mois pour remanier le gouvernement tournent à la crise ouverte. Le parti islamiste ne peut plus cacher ses divergences internes, et la coalition au pouvoir, la Troïka, pourrait éclater. Un moment de bifurcation dans le processus de transition.

L’affaire a commencé avec l’annonce, à l’occasion du congrès d’Ennahdha en juillet, d’un remaniement du gouvernement, soutenu par le Congrès pour la République (CPR) et Ettakatol, en vue d’élargir la majorité à de nouveaux alliés et donner une majorité plus confortable au gouvernement afin de réussir l’expérience du pouvoir.

C’est une étape indispensable à Ennahdha pour consolider son implantation dans le paysage politique tunisien. Il s’agit aussi de redonner un second souffle à une équipe gouvernementale rapidement usée par l’exercice du pouvoir.


L’évolution de la composition de la Troïka (Les cahiers de la liberté)

La coalition gouvernementale n’a cessé de perdre de la consistance, puisque d’une majorité de 65% (143 élus) au départ, elle ne dispose plus à ce jour que de 52% (114), bien en dessous de la majorité des deux tiers nécessaires pour voter certains textes, et notamment la Constitution.

Mais c’est le parti, et notamment son président Rached Ghannouchi, et non le chef du gouvernement, qui a la main sur les négociations. Pendant plusieurs semaines, les manœuvres ont visé à rallier le parti Al Joumhouri, et l’une de ses principales figures, Ahmed Nejib Chebbi – et même le parti Al Massar, le plus éloigné pourtant des thèses du parti islamiste.

Des conditions pour la Troïka

Toutefois, les candidats ne se précipitent pas pour assumer le bilan du gouvernement à l’approche des élections. Al Joumhouri pose des conditions  : soit soutenir un gouvernement de techniciens, soit participer à un gouvernement d’union nationale sans exclusion, neutraliser deux ministères dits «  de souveraineté  » – le ministère des Affaires étrangères et celui de la Justice –, un calendrier clair pour arriver aux prochaines élections et une condamnation sans ambigüité de la violence politique. Le CPR et Ettakatol posent des conditions similaires pour rester dans la Troïka.

La position du ministre des Affaires étrangères, Rafik Abdessalem, est fragilisée depuis sa nomination, puisqu’il n’est autre que le gendre de Rached Ghannouchi ; un favoritisme familial qui rappelle de mauvais souvenirs aux Tunisiens. Les accusations relatives à l’utilisation des fonds de son ministère n’arrangent pas son cas.

Quant au ministre de la Justice, Noureddine Bhiri, il est critiqué sur deux fronts. L’opposition lui reproche entre autres de ne pas conduire les réformes nécessaires à l’indépendance de la Justice – notamment la création d’un nouveau Conseil supérieur de la magistrature –, et les procès à répétition au détriment de la liberté d’expression.

De leur côté, les militants d’Ennahdha dénoncent la lenteur dans l’examen des dossiers de corruption.

Contexte de plus en plus tendu

Après les émeutes de Siliana fin novembre, le président de la République, Moncef Marzouki, déclare que  :

«  Il faut changer le gouvernement pour avoir un cabinet compétent de technocrates et non issu des partis politiques.  »

Les députés d’Ennahdha lui font alors savoir qu’un remaniement pourrait très bien concerner aussi le président de la République, tandis que les conseillers du chef de l’Etat s’emploient à minimiser la portée de cette déclaration, en affirmant qu’il n’est pas question de dépolitiser le gouvernement.

L’annonce d’un nouveau gouvernement est attendue, dans un contexte de plus en plus tendu. L’attaque de l’ambassade américaine, le 14 septembre, porte un rude coup à la crédibilité du gouvernement, tandis que la rafle des militants salafistes dans les jours qui suivent et la mort de deux d’entre eux suite à une grève de la faim braque définitivement contre lui l’aile islamiste radicale.

Sur le front social, la marmite ne cesse de bouillir et les événements à Siliana ainsi que dans d’autres villes manifestent la montée de la désillusion et de la colère.

Tandis que les investissements publics en région avancent lentement, dans les ministères la démotivation gagne des administrations décontenancées par le manque de vision et la persistance des mauvaises habitudes de l’ancien régime.

Nouvelle coalition

Début janvier, une nouvelle coalition semble se dessiner avec trois nouveaux groupes dans la majorité  : Wafa, l’Alliance démocratique et le groupe Liberté et Dignité. Mais l’annonce du remaniement pour le 14 janvier est sans cesse repoussée.

Chaque fois qu’un accord semble en passe d’aboutir, Rached Ghannouchi intervient pour rappeler qu’il n’est pas question de céder sur le maintien des ministres des Affaires étrangères et de la Justice, alors que les autres formations font de leur remplacement une condition sine qua non. Quelques tentatives de débauchage individuel tournent court. C’est l’impasse.

Pour sortir du blocage, le Premier ministre, Hamadi Jebali, a annoncé samedi 26 janvier qu’il lui revient de proposer une équipe gouvernementale, qu’il soumettra dans les jours suivant à l’approbation de l’assemblée constituante.

Il a déclaré qu’en tant que chef du gouvernement, il évaluerait le travail des ministres et s’entourerait des compétences indispensables pour parvenir à mettre en place les conditions nécessaires à la tenue d’élections avant la fin de l’été 2013 – notamment, la création d’une commission électorale indépendante, d’une instance de régulation des médias et d’un conseil de la magistrature :

«  Le gouvernement n’est pas un gâteau que l’on se partage. La révolution, c’est aussi de nous libérer de cet état d’esprit. Je ferai appel à des compétences dans les partis et en dehors des partis. Pas question de travailler avec des gens qui auront besoin de six mois pour connaître les dossiers.  »

Autre point fort de son allocution, la nécessité d’apaiser les tensions et de tenir un dialogue politique sans exclusive dans le cadre de la constituante.

Jebali à quitte ou double

Sous les apparences d’un énième report, il joue un coup audacieux, à quitte ou double. L’autre homme fort de l’exécutif d’Ennahdha, dont il est le secrétaire général, mise sur son poids dans le parti et sa capacité à trouver la formule qui fasse consensus en s’affranchissant des marchandages politiques.

S’il réussit à former un gouvernement soutenu par l’assemblée constituante, il verra sa position renforcée, y compris au sein du parti. Mais tacitement, sa démission est dans la balance.

Dans son entourage, on dissimule en effet de moins en moins la divergence avec Rached Ghannouchi et le Majliss ach’Choura, l’équivalent du conseil national d’Ennahdha, dont les déclarations ne font qu’accroître les tensions politiques et compliquer le travail du gouvernement qui a besoin d’un contexte apaisé pour travailler.

Mais le coup d’audace fait long feu. Alors qu’un remplacement de Rafik Abdesselam et de Noureddine Bhiri par des personnalités moins marquées politiquement était envisagé en milieu de semaine dernière, ouvrant la voie à une nouvelle coalition, le Majliss ach’Choura s’y oppose. Les bruits de portes qui claquent se font entendre dans les réunions du Majliss ech’choura.

Désaccords internes

Vendredi, Lotfi Zitoun, le très polémique ministre conseiller aux méthodes politique brutales à l’anglo-saxonne, et représentant de Rached Ghannouchi dans l’entourage de Hamadi Jebali, a remis sa démission. Signe que les désaccords internes sont consommés.

Le CPR et Ettakatol sont dans une position paradoxale, comme dans tout système parlementaire  : leur minorité d’appoint (même affaiblie) est indispensable au parti majoritaire pour continuer à gouverner. Le CPR a fait savoir samedi qu’il donnait une semaine à Ennahdha pour accepter les conditions. Le président de la République, Moncef Marzouki, a déclaré :

« Je n’accepte pas d’être le président d’une République gouvernée par un parti unique. »

Une formule sybilline qui fait monter encore le niveau de la crise, tandis qu’un de ses conseillers, Samir Ben Amor, réputé proche d’Ennahdha, a démissionné. Après l’escalade, le temps des arrangements arrive probablement.

Les deux stratégies d’Ennahdha

L’enjeu essentiel est la stratégie d’Ennahdha. Il n’est plus un mystère à présent que deux lignes s’affrontent au sein du parti, correspondant à ses deux objectifs stratégiques  : devenir un parti de gouvernement, avec ce que cela suppose de sens du compromis et de pragmatisme, et réaliser son objectif idéologique – réislamiser la vie sociale et politique –, sans faire de concessions aux partis et aux associations «  laïques ». Ces deux objectifs créent structurellement une tension.

La base du parti considère que sa victoire électorale est l’aboutissement de décennies de clandestinité et d’opposition au projet destourien, et l’autorise donc à contrôler l’Etat. Une bonne partie de la base d’Ennahdha souhaite rompre de manière rapide et profonde avec l’ancien régime, à l’instar des Ligues de protection de la révolution ou du mouvement Ekbes.

De plus, près de la moitié des jeunes militants se sentent bien plus proches d’Hizb et’Tahrir ou des salafistes que des autres formations politiques tunisiennes. Dans cette optique, une majorité de la base ne comprend pas la nécessité de céder aux exigences de partis minoritaires.

Le durcissement de la position d’Ennahdha s’explique aussi probablement par la montée en puissance de Nidaa Tounes, qu’il considère comme la machine à recycler les anciens RCD-istes, et la perspective d’une défaite aux prochaines élections inquiète les militants islamistes qui craignent de vivre à nouveau l’expérience de la répression des années Ben Ali.

La mouvance politique et jihadistes du salafisme, avec laquelle Ennahdha évite la confrontation en espérant l’intégrer dans la vie politique, pourrait elle aussi adopter une attitude plus agressive si son relatif sanctuaire tunisien était menacé par l’affaiblissement d’Ennahdha.

Scénario de crise politique majeure

Il est encore trop tôt pour savoir si la ligne consensuelle de Jebali parviendra à s’imposer. Mais on imagine mal Ennahdha gouverner sans ses alliés non-islamistes, sans lesquels il n’a plus de majorité.

Peut-il se replier sur une ligne dure, et miser pour l’emporter sur sa certitude d’incarner la grande majorité du peuple tunisien et son identification avec l’islam ?  S’imposerait-il en utilisant une base chauffée à blanc pour intimider ses adversaires politiques et épurer tous les secteurs de l’Etat qui lui résiste à son emprise  ? C’est un scénario de crise politique majeure. A l’égyptienne.

Le CPR, véritable clé de la majorité, peut-il se contenter d’un compromis sur ses exigences sur la neutralité des postes clés du gouvernement, quitte à user encore un peu plus son crédit ? Peut-il s’offrir le luxe d’un revirement de stratégie et passer dans l’opposition  ?

Le parti, qui se veut le garant des exigences démocratiques, préfère ne pas se couper de l’opinion la plus attachée à la rupture avec l’ancien régime tout en maintenant une position différente d’Ennahdha au sein de la majorité. Jusqu’à quand ?

L’issue du rapport de forces interne à Ennahdha sera donc déterminante pour la suite des événements, comme pour l’évolution de la Tunisie. Même s’il y a de fortes chances pour que cette séquence de crise se solde par des compromis, elle laissera des traces.

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  • Cantique
    Cantique
    alive
    • Posté à 00h01 le 05/02/2013
    • Internaute 196855
      alive

    On vous a abandonné Thierry Brésillon.
    Aucune réaction sur votre post.
    La désillusion du printemps arabe sans doute.
    Dans quelques mois, vos articles n’apparaitront plus que dans un petit coin en bas à gauche, avant de disparaître.
    Dommage, c’est plutôt du bon boulot d’informations.

    • Cantique
      Cantique répond à Cantique
      alive
      • Posté à 07h42 le 07/02/2013
      • Internaute 196855
        alive

      Bon, l’assassinat de Chokri Belaïd devrait quand même booster votre article.

      La Tunisie tourne en rond.
      Les tunisiens ne comprennent pas que tant qu’ils trimbalent un drapeau avec un croissant islamique dessus, leur sort est déjà scellé (Égypte, voire pire, la Libye)

  • Druuna
    Druuna
    Prout
    • Posté à 01h36 le 05/02/2013
    • Internaute 195244
      Prout

    Deux commissions d’enquête relatives à deux sombres épisodes de violence ayant secoué l’opinion publique tardent à rendre leurs conclusions : celle des évènements du 9 avril 2012 et celle des affrontements du 4 décembre 2012 Place Mohamed Ali. Dans les deux cas, les rapports finaux seront cruciaux pour l’avenir des Ligues de protection de la révolution, clairement impliquées. Pourquoi tant de lenteurs dans les travaux de ces commissions ? Voici quelques réponses.
    Lien
    C’est sur la base de ce rapport qu’il sera décidé de porter plainte ou non contre les Ligues de protection de la révolution, soupçonnées par l’UGTT d’avoir été derrière l’attaque de son QG. Les LPR avaient quant à elles dénoncé dans un communiqué le fait d’avoir été écartées de la commission. Il en va de l’avenir de ces ligues menacées de dissolution pour violences et appel à la violence, conformément au décret-loi relatif à l’organisation des associations.

    L’émission lundi d’un mandat de dépôt à l’encontre du président de la section LPR de Tataouine et de 7 autres personnes impliquées dans l’affaire du meurtre de Lotfi Naguedh, si on y ajoute une plainte recevable à Tunis courant février, pourrait signifier un début de dissolution effective des ligues. C’est en outre une demande pressante de l’opposition qui, si elle est satisfaite, pourrait débloquer un dialogue national au point mort.

  • Paco Picopiedra
    Paco Picopiedra
    Ami de Crackity Jones
    • Posté à 11h56 le 05/02/2013
    • Internaute 197242
      Ami de Crackity Jones

    Ce syndicat qui incarne l’opposition tunisienne

    « Dix mois après l’arrivée au pouvoir d’Ennahda (1), Sidi Bouzid, la ville d’où est partie la “ révolution de la dignité ”, a été à nouveau le théâtre de plusieurs mouvements revendicatifs incluant aussi bien des agriculteurs que des ouvriers du bâtiment ou des chômeurs. L’Union générale tunisienne du travail (UGTT) a soutenu ces actions. Le 14 août 2012, elle a appelé à la grève générale pour réclamer des mesures de développement régional et exiger la libération des jeunes chômeurs arrêtés lors de manifestations violemment réprimées par la police. Le bureau local d’Ennahda, lui, a invité la base et les structures du syndicat à s’abstenir de tout engagement politique et à préserver leur indépendance.
    Ce face-à-face Ennahda-UGTT a débuté le 25 février 2012, avec une manifestation qui a rassemblé environ cinq mille personnes à Tunis à l’appel de la centrale. Les protestataires dénonçaient les déversements d’ordures perpétrés, selon eux, par des militants d’Ennahda devant plusieurs locaux syndicaux à la suite du mouvement social des employés municipaux, l’une des catégories les plus démunies en Tunisie. »

  • Le funambule
    Le funambule
    A l'ouest
    • Posté à 19h00 le 05/02/2013
    • Internaute 196669
      A l'ouest

    Je n’ai jamais aimé les jeux d’alliance. La démocratie n’en sort en fin de compte jamais gagnante.

    La politique, c’est d’abord des convictions. Chez nous on ne l’a pas compris, alors comment croire qu’en Tunisie qui sort à peine de la dictature ils s’en affranchiraient ?

  • Fantomiald
    Fantomiald
    Robin des Bois légal
    • Posté à 09h39 le 06/02/2013
    • Internaute 81539
      Robin des Bois légal

    Apparemment la tentation fut trop forte .

  • LienRag
    • Posté à 15h59 le 06/02/2013
    • Internaute 34767

    La plate-forme d’Ekbes est plutôt intéressante et consensuelle, mais le point 5 peut être utilisé de différentes manières....
    D’où vient-il ?

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