USActivist

Trois amis, un camping car et plus de 7 600 kilomètres à parcourir : le blog USActivist, c'est la recherche, de New York à San Francisco, de militants de toutes causes. Ceux qui se battent chaque jour pour imposer leurs idées, petites ou grandes. Ceux qui s'engagent pour changer le visage de l'Amérique, que cela nous plaise ou non.

La Nouvelle-Orléans, victime des « ouragans racisme et corruption »

Anne-Julie Contenay
journaliste
Publié le 10/03/2011 à 10h53


Malik Rahim devant une maison délabrée de La Nouvelle-Orléans (Anne-Julie Contenay)

(De La Nouvelle-Orléans) Sur chaque maison, une croix entourée d’inscriptions. En haut, la date. En bas, le nombre de corps retrouvés. Malik Rahim, 63 ans, militant depuis la fin des années 60, tient à nous montrer ces quartiers de la Nouvelle-Orléans qui portent encore les stigmates du passage de l’ouragan Katrina en 2005. Ici, les derniers corps n’ont été retrouvés que deux ans plus tard, après une fouille méthodique des maisons en ruine.

Mais pour Malik Rahim, depuis longtemps actif dans sa communauté, ce n’est pas Katrina qui a dévasté La Nouvelle-Orléans.

« Ce dimanche-là, l’ouragan s’est dévié juste assez pour épargner La Nouvelle-Orléans. Tout le monde pense que Katrina a touché La Nouvelle-Orléans, mais ce qui l’a touchée, c’est l’ouragan racisme et l’ouragan corruption. »

Ce descendant d’esclaves, dont le visage serein est encadré de longues dreadlocks, est né à Gretna, de l’autre côté du Mississippi. Hormis quelques années passées en Californie, il n’a jamais vécu ailleurs. Dans la rue, tout le monde semble le connaître.

Du Black Panther Party au Green Party


Malik Rahim (Anne-Julie Contenay)

Malik Rahim nous raconte son histoire. En 1967, il a 22 ans quand il rentre à La Nouvelle-Orléans après avoir fait la guerre du Vietnam. Il trouve un travail dans la construction de pipelines mais est confronté au racisme et viré.

« J’avais servi mon pays, j’étais allé au Vietnam et j’étais viré de mon boulot. Le racisme, j’avais vécu avec. Et j’ai décidé que je n’allais pas mener ce genre de vie. »

Il rencontre des membres du Black Panther Party, qui cherchent à monter une antenne à La Nouvelle-Orléans. Contre l’avis de sa famille – « à l’époque, en moyenne, un membre des Blacks Panthers était tué chaque jour aux Etats-Unis » – il rejoint l’organisation fondée en 1966. En trois mois, il devient le numéro deux des Black Panthers de La Nouvelle-Orléans.

Impliqué dans une fusillade avec la police, qui cherche à expulser les militants de leurs locaux, il passe près d’un an en prison, où il se met à militer contre le racisme et la violence entre détenus.

En 1987, il entre au Green Party, se présente en 2008 comme candidat à la Chambre des représentants. Il recueille 2,8% des voix. En 2010, il veut rejoindre Washington à vélo pour attirer l’attention sur la pollution dans le golfe du Mexique, un projet finalement avorté après un décès dans sa famille.

« Il était de mon devoir de rester »

Malik Rahim se souvient du jour où l’alerte à l’ouragan a été donnée, en septembre 2005. Alors que de nombreuses personnes évacuent la zone, « en tant que militant dans ma communauté j’ai senti qu’il était de mon devoir de rester », raconte-t-il de sa voix grave et posée.

La ville est envahie par les eaux du lac Pontchartrain après la rupture des digues. Dans certains quartiers, l’eau monte jusqu’à 4,5 m. Nombreux sont ceux qui n’ont pas pu quitter les lieux, faute d’un moyen de locomotion.


Une maison détruite à Algiers, près de La Nouvelle-Orléans (Anne-Julie Contenay).

Malik Rahim participe aux opérations de sauvetage et, le 5 septembre 2005, quelques jours après le passage de l’ouragan, il fonde Common Ground Relief à Algiers pour aider les habitants.

Il se souvient du chaos et de la violence qui ont suivi la catastrophe.

« Je ne suis pas un naïf. J’ai été impliqué dans une fusillade avec la police, j’ai fait de la prison, j’ai fait la guerre. Mais rien de tout cela ne m’a préparé à ce qui s’est passé après ça. Ils ont diabolisé tous ceux qui étaient restés dans la ville en les traitant de pillards. Ensuite la chasse aux jeunes hommes noirs a été ouverte. »

L’un de ses voisins vient le voir en pleurant.

« Il m’a dit qu’il avait dû supplier qu’on lui laisse la vie sauve, qu’un groupe de Blancs armés voulait lui tirer dessus. »

Malik Rahim affirme avoir dénombré dix-neuf personnes tuées par des vigilantes, des patrouilles de civils blancs armés jusqu’aux dents. Une enquête est en cours au niveau fédéral.

Reconstruction

Aujourd’hui, Common Ground emploie quarante personnes et des centaines de volontaires. L’organisation a ouvert une clinique gratuite à Algiers, distribue de la nourriture dans les quartiers pauvres, milite pour le droit au logement. Un groupe est également chargé d’aider les victimes de brutalités policières.


les locaux de Common Ground dans le Lower 9th Ward (Anne-Julie Contenay).

Le messie Pitt

Dans le Lower 9th Ward, un quartier de La Nouvelle-Orléans, les habitants n’ont qu’un nom à la bouche : celui de Brad Pitt. Pour les plus pauvres d’entre eux, ceux qui ont tout perdu après Katrina, il est un peu l’équivalent du messie. Il a pourtant fallu attendre plus de deux ans avant qu’une célébrité ne s’intéresse aux sinistrés de l’ouragan. En décembre 2007, l’acteur le plus beau gosse de l’histoire du cinéma américain a débarqué dans le quartier le plus touché par Katrina. L’eau avait alors tout recouvert, arrachant les maisons, détruisant tout sur son passage.

Brad Pitt a choisi de faire d’une pierre deux coups : reconstruire oui, mais pas n’importe comment. Il a donc monté l’association Make it right. Sa mission : créer des habitats écologiques pour les habitants du quartier. Au total, nous explique Christopher Moore, le directeur exécutif de l’association, cinquante maisons colorées et ornées de panneaux solaires ont poussé, en trois ans, sur les ruines de l’ancien quartier. Une trentaine sont en construction. Le but est d’en bâtir 150. En tout, Katrina a fait 141 500 sinistrés.

Dans le Lower 9th Ward, une zone entièrement rasée par la catastrophe, quelques maisons commencent à pousser, notamment grâce à Make it right, l’association lancée par Brad Pitt en 2007 pour accélérer la reconstruction du quartier. Malik Rahim fulmine contre les autorités. Pour lui, « les choses se sont aggravées » avec Obama.

« S’il n’y avait pas eu Brad Pitt et sa femme Angelina Jolie, le Lower 9th Ward ne serait même pas reconstruit. Avec Make it right, il a fait plus que notre gouvernement. »

L’ancien Black Panther, grand-père de 23 petits-enfants, nous confie sa crainte de voir les mêmes erreurs se reproduire en cas de catastrophe naturelle, parle de son engagement.

« Quand je suis entré là-dedans, je savais que j’allais passer le reste de ma vie à faire ça. Je passerai le reste de ma vie à me battre pour la paix et la justice, c’est la chose la plus noble qu’une personne puisse faire. Je ne fais pas partie des dégonflés. »

Chez lui, cinq ans après Katrina, il n’y a qu’une pièce habitable et la charpente est à découvert. Sur un mur, une photo de lui en train de se faire arrêter par la police en 1970, là où d’autres auraient affiché un portrait de leur famille. Il doit tout refaire lui-même. Lui qui a aidé sa communauté à se reconstruire n’a reçu aucune aide pour retaper sa maison.

  • 2882 visites
  • 18 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • DrTom
    DrTom
    Citoyen
    • Posté à 11h21 le 10/03/2011
    • Internaute 53985
      Citoyen

    Frappant ! Dommage que son interview soit si courte.

  • Yvon le Zébulon
    Yvon le Zébulon
    L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
    • Posté à 11h43 le 10/03/2011
    • Internaute 65781
      L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

    La Nouvelle-Orléans, victime des « ouragans racisme et corruption »

    Comment ça ?

    Comment ça ?

    Moi je pensais que Katrina avait donné un précieux coup de main aux Politiciens véreux et aux promoteurs immobiliers de tout poils, en dispersant la « négritude pauvre » et en permettant à l’Etat de Louisiane de reprendre possession de toutes ces terres au profit de gens plus solvables, et moins « blacks ».

    « Il m’a dit qu’il avait dû supplier qu’on lui laisse la vie sauve, qu’un groupe de Blancs armés voulait lui tirer dessus. »

    N’étaient-ils pas vêtus de longues chasubles blanches et nantis d’une cagoule de grande taille, pointue et blanche elle aussi ? . Ces gens sont des gens très bien !

    (Post indécent à dessein)

    • outsider34
      outsider34 répond à Yvon le Zébulon
      desamuse
      • Posté à 11h43 le 10/03/2011
      • Internaute 143239
        desamuse

      Bonjour,

      apres le passage de Katrina, Blackwater, sous traitant bien connu, secondait l’armee et la garde nationale.

      Hors sujet : comment est-ce que je peux entrer en contact avec Rue89 ?

      • Yvon le Zébulon
        Yvon le Zébulon répond à outsider34
        L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
        • Posté à 11h48 le 10/03/2011
        • Internaute 65781
          L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

        « Hors sujet : comment est-ce que je peux entrer en contact avec Rue89 ? »

        Via la page d’accueil, tout simplement.

        La rubrique « Qui sommes nous “ te donne accès à un formulaire de contact qu’il suffit de rédiger comme un mail.
        - Tu as aussi un N° de téléphone pour un accès plus direct.

         1 autres commentaires
  • nanabel
    nanabel
    1ère version
    • Posté à 11h48 le 10/03/2011
    • Internaute 97292
      1ère version

    Un article, paru dans le Nouvel Obs, du 20/08/10 relate bien les différents traitements administratifs, selon qu’on soit pauvre ou riche, blanc ou noir, pour bénéficier du prêt à la reconstruction de son logement.

    Lien

    Les Etats-Unis, pays des libertés individuelles est également le pays du communautarisme et du racisme d’Etat.

  • Piedo
    Piedo
    Assis
    • Posté à 13h05 le 10/03/2011
    • Internaute 43246
      Assis
  • steed1
    steed1
    Franco-Breton
    • Posté à 13h16 le 10/03/2011
    • Internaute 29140
      Franco-Breton

    Bravo, beau billet pour un blog, j’espère que vous avez retenu assez de matière pour un article plus fouillé sur le sujet, et beau portrait de Malik Rahim !
    Enfin, cette histoire de patrouille de « vigilantes » est assez intriguante, je n’en avais pas entendu parler, ça mériterait un article à lui tout seul.

  • affreuxjojo
    • Posté à 13h56 le 10/03/2011
    • Internaute 29421

    Noémie Klein dans ’la stratégie du chaos » décrit fort bien les méthodes opportunistes utilisées par des formes de plus en plus dures du capitalisme pour utiliser chaque crise à son profit exclusif.

    Les bailleurs de fond des campagnes de Bush ont été prioritaires et même scandaleusement privilégiés dans les contrats relatifs à la destruction (bombardements) puis la reconstruction de l’Irak.
    Il en fut de même en Afghanistan.
    Après les inondations d’Atlanta les dernières écoles publiques ont été reconstruites sur fond publics pour être immédiatement réattribuées à des écoles privées. Les classes pauvres ont été chassées du centre historique d’Atlanta permettant des affaires immobilières particulièrement juteuses.
    Après l’envoi anonyme d’enveloppes d’Antrax le ministére de la défense Américaine a décidé le stockage d’énormes quantité de Tamiflu. Le ministre de la défense était l’ex-président (et toujours actionnaire) de l’entreprise propriétaire du brevet du Tamiflu. L’enquête a prouvé par la suite que les souches d’Antrax ne pouvaient provenir que de laboratoires de l’armée Américaine.
    Les proches de Berlusconi ont raflé tout les contrats suite aux tremblements de terre de l’Aquila. Par des contrats opaques de reconstruction, les finances publiques Italiennes sont parties ainsi directement dans les poches des amis du président.
    Après le Tsunami en Thaïlande, les pécheurs qui vivaient traditionnellement sur les plages en ont étés expulsés au profits de groupes financiers investissant dans le tourisme.
    En France, une vague menace de H1N1 a fait passer des sommes énormes vers les labos privés pour l’achat démesuré et discutable de vaccins inutiles. Le ministère a pris ces décisions suite à des avis « d’experts » salariés des labos. Ces dépenses injustifiées ayant encore creusé le déficit de la sécurité sociale, l’état pousse aujourd’hui à la mise en place d’assurances santé privées. Double jack-pot pour le privé donc, suite à une crise sanitaire inventée de toute pièce.
    On pourrait trouver nombre d’exemple prouvant que des crises durement vécues par les populations sont par ailleurs d’excellentes opportunités pour la classe possédante. Les récentes annonces des bénéfices du CAC40 le démontrent totalement.

  • freakfeatherfall
    freakfeatherfall
    moonchild
    • Posté à 14h50 le 10/03/2011
    • Internaute 21024
      moonchild

    très intéressant...

    ya juste ça que j’aime pas : « Il a pourtant fallu attendre plus de deux ans avant qu’une célébrité ne s’intéresse aux sinistrés de l’ouragan. »

    pourquoi les célébrités devraient s’intéresser aux sinistrés ? ? ? ? c’est pas des journaleux ni des politicards... et c’est oublier un peu vite sean penn, entres autres...

  • mamouth_au_tapis
    mamouth_au_tapis
    Etudiant
    • Posté à 04h17 le 11/03/2011
    • Internaute 100172
      Etudiant

    « Avec Make it right, il a fait plus que notre gouvernement. »
    ça me rappelle la situation au Mexique au début de cette année après l’ouragan Karl, pas pour faire dans la compèt du pire, mais la situation y était assez ubuesque : un gouvernement de l’état ruiné par des frais de campagnes prélevés sur les fonds publics (entre autres) etc qui n’a absolument rien fait et la prise en charge de l’aide par la société civile mais alors il faut voir de quelle manière : tout le monde (étudiants, supermarchés, église, inconnus au bataillon) se mettait à faire des collectes pour aider a la reconstruction, avec un contrôle des dons plus zéros tu meurs...c’est à dire que si dans le cas américain se sont genre les boîtes de sécurité privée qui s’en sont mis plein les poches ( ce que je ne défend absolument), dans ce cas c’est tout le monde et nimporte qui à la fois...pour reconstruire bien sur aux mêmes endroits, avec les mêmes matériaux, parfois récupérés dans la boue...
    bref si y’a eu des exemples de solidarité et plein de bonne volonté, bonjour le chaos..et je sais même pas si il est nécessaire de rappeler l’influence narco et les sous qui forcément tombent dans leurs poches au passage...

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.