Chez Michel Wieviorka

De la sociologie et deux ou trois autres questions de société vues par Michel Wieviorka, de l'EHESS.

CNRS : politique scientifique ou république bananière ?

Publié le 24/01/2009 à 11h53

Dans son discours du 22 janvier à l'occasion de la mise en place du comité chargé de la « stratégie nationale de la recherche et de l'innovation », Nicolas Sarkozy dénonce dans le système actuel « une organisation désastreuse ». Il est vrai que la façon dont la présidente et le directeur général du CNRS gèrent un des domaines clés de la recherche, les sciences humaines et sociales (SHS), apporte une contribution significative au désastre, présent et futur, de nos institutions scientifiques.

Soyons concret.

Le 3 septembre dernier, le CNRS fait paraître dans Le Monde une annonce, dont le contenu apparait aussi, plus développé, sur son site. Il s« agit de pourvoir au poste de directeur scientifique des SHS, et le texte évoque la “réflexion prospective stratégique” d'un futur Institut SHS “à mission nationale”. Il en appelle à un “projet ambitieux”, à “une double ambition, la pluridisciplinarité et l'ouverture internationale”. La date limite de dépôt des candidatures est fixée au 30 septembre 2008, il est demandé aux candidats de présenter un projet et un CV, l'ensemble des candidatures devant être examiné par un comité de sélection pour une prise de fonction “au plus tard le 5 janvier 2009”.

Je dépose la mienne dans les délais, pensant qu'elle correspond assez largement aux ambitions internationales et pluridisciplinaires affichées, et aux critères de sélection mis en avant.

Ne pas considérer ma candidature en raison de mes 62 ans

Le comité de sélection est constitué bien après que les candidats se soient déclarés, ce qui laisse déjà planer un doute. Une procédure correcte aurait voulu qu'il soit installé avant ; elle aurait peut-être permis d'éviter la suspicion qui s'impose du fait que parmi les dix membres de ce comité (la liste figure sur le site du CNRS) figure l'époux d'une adjointe au directeur actuel par intérim, qui est lui-même candidat.

J'apprends fin novembre qu'à la suite d'une première réunion, le comité m'a retenu, ainsi que deux autres candidats, dont ce directeur par intérim, sur une “short list”. Je suis convoqué le 17 janvier 2009 à 13h30 –douze jours après la date ultime fixée pour la prise de fonction. Arrivé à l'heure prévue, je croise devant l'immeuble où il doit se tenir la plupart des membres du Comité, qui vont au café et m'invitent à les suivre. L'une d'entre eux m'indique qu'une majorité d'entre eux s'est concertée et a décidé de ne pas prendre en compte en considération ma candidature en raison de mon âge -62 ans.

J'apprends aussi que des candidatures supplémentaires ont été examinées le matin même, portées par des candidats qui ne se sont manifestés qu'en janvier 2009, soit plus de trois mois après la date limite de dépôt des dossiers.

J'hésite à me livrer au jeu de cette audition inutile, mais décide finalement d'aller au bout de l'expérience. Au cours de l'audition, le comité consacre un bon moment à discuter au-dessus de ma tête.

Calculs et procédés irréguliers

Classement final : en premier, un candidat qui n'a remis son dossier qu'en janvier 2009, hors délais, en second l'actuel directeur par intérim. Je ne suis pas même classé.

S'il s'agit, comme le souhaite le Chef de l'Etat, d'installer la France dans le peloton de tête de la science mondiale, c'est plutôt mal parti pour les SHS, alors que mon dossier apportait de solides garanties ; par exemple, si je préside aujourd'hui l'International Sociological Association, c'est parce qu'un véritable “search committee” est venu me chercher, et c'est à la suite d'une élection où votaient les présidents de 53 comités de recherche et de près d'une centaine d'associations nationales.

Les procès verbaux du comité de sélection mis en place par la direction du CNRS, s'ils existent (ce dont je doute), devraient permettre d'établir que j'ai été discriminé pour âge -ce qui est cocasse si l'on songe que pour le gouvernement l'âge de la retraite doit être porté à 70 ans.

Il est de bon ton d'accuser le milieu des SHS d'incapacité à contribuer à une organisation saine de la recherche. Mais ici, ce n'est pas ce milieu qui a fait du CNRS une institution digne d'une république bananière : c'est la présidente du CNRS, son directeur général et une bonne partie de leur comité de sélection, avec leur lenteur, leurs calculs et leurs procédés irréguliers dont on peut penser qu'ils comportent des dimensions politiciennes.

La farce, vraisemblablement passible des tribunaux, est d'autant plus désobligeante à mon égard que je n'ai reçu aucun signe, aucune information, même informelle, du CNRS depuis mon audition. Elle est surtout catastrophique pour un vaste ensemble de disciplines qui ont dans le passé assuré une haute image de la France et qui contribuent à éclairer nos citoyens comme nos acteurs politiques sur des enjeux majeurs du monde contemporain : bien au-delà de ma personne, mais aussi à travers elle, la recherche en SHS a été traitée dans cette affaire avec un rare mépris, inconcevable dans d'autres domaines de la production du savoir, y compris au CNRS.

Le Chef de l'Etat annonce une politique de recherche qui replacerait la France au meilleur rang : le CNRS, dirigé de cette manière, est à l'évidence défaillant. Mais peut-être s'agit-il précisément, avec ce type de mascarade, de créer les conditions du dénigrement de ses SHS, avant de procéder à leur démantèlement ?

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  • Jean_Pierre_T
    Jean_Pierre_T
    Chercheur
    • Posté à 12h53 le 24/01/2009
    • Expert
      Chercheur

    Cher Michel,
    ne me dites pas que découvrez ces pratiques à 62 ans.
    Nombre de mes amis et moi-même les ont découvertes à 30 ans.

  • PetitPiteux
    • Posté à 12h59 le 24/01/2009

    Dénoncer, a travers un cas particulier, les travers de la gestion des SHS au cnrs, pourquoi pas (même si, avec tout le respect, et pour quelqu'un extérieur a l'affaire, il y a aussi un coté « ego blessé').

    Mais vous (rue89) êtes sur de ne pas vouloir parler du cas général ? De ce discours méprisant, pour ne pas dire haineux, qui est une véritable déclaration de guerre de Sarko aux chercheurs ? De ces propositions irréalistes au timing ubuesque ? De la grève générale prévu, etc...

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    Je comprend que les annonces concernant la presse, et qui en l'occurence vous concerne directement passe avant les autres, mais le monde continue de tourner...

  • ker
    ker
    • Posté à 13h55 le 24/01/2009
    • Internaute

    A 34 ans on me dit que je suis deja trop vieux pour de la recherche en physique. Je ne vous dit pas a 62 ans.
    Ce qu'il faut c'est un sang toujours renouvelle, corveable. manipulant les produits chimiques sans peur ni instruction, s'en allant rapidement avant que les symptomes apparaissent.

    Il faut aussi qu'ils n'interviennent pas dans le procesus de decision des projets scientifiques et laisse faire les pros, permanents. Eux ils ont l'experience : ils manipent sur windows comme pas deux pour pondre des « grants proposals ». Leurs anticipatins futuristiques, qu'ils abandonneront ensuite a un malheureux thesard, feront bander les comites presider par de vieux pros qui ont passe 80 % de leur vie a faire de la recherche par procuration (ie par post doc et thesards interpose).

    C'est ca la science de l'excellence ajourd'hui. Fini les mecs passionnes travailant sur un projet fou. Fini la liberte, bonjour la fraude et la bidouille des resultats, l'exageration et l'a peu pres reproductible une seule fois (par l'auteur).

    La science devrait etre comme le reste : un organisme impregne de democratie, respectant ceux qui la finance : les travailleurs- Elle est aujourd'hui le lieu de l'arbitraire et de la propagande (tous les gands projets sont tous magnifiques, sans aucune evaluation critique publique a posteriori).

    resultats : Depuis 20 ans on nous promet un vaccin contre le sida, depuis 50 ans on nous promet d'eradiquer le cancer. Dans mon domaine cela fait 20 ans qu'on nous chante les vertus du transistor moleculaire, avec des reproductibilite atteinte de l'ordre de 10 % max. Mal barre pour l'industrie....Et de joli fraude qui emaille sans arret la vie scientifique (affaire schon).
    Tout cela parce que probablement nous ne travaillons pas sur de bonnes piste et que le tout ne favorise pas l'emergence de nouveau paadigme.

    Mais le public y croit et paie. La jolie berceuse des pontes de la science se fait delier les bourses. Et soudain l'argent coule a flot, on nomme de nouveaux professeurs, on oublie que l'on en avait plus assez hier pour donner une rallonge a tel ou tel pour finir son projet ou le virer un peu plu dignement. Plus c'est gros, plus ca passe.Vive iter !

  • ricasse
    ricasse answers to ker
    Etudiant
    • Posté à 15h17 le 24/01/2009
    • Internaute
      Etudiant

    Vous mettez des mots sur mes pensées. Au début de mon doctorat, je pensais que si j'en avais les capacité, je tenterai une carrière universitaire, car là se faisait la recherche noble, loin de la recherche au profit se pratiquant dans les compagnies privées.
    Ben voyons. Si l'on veut réussir une carrière académique (tout au moins en science, le reste je ne connais pas), il faut être soit malhonnête, soit très intelligent. Le pire étant que les intelligents sont bien plus représentés parmis les professeurs proches de la soixantaine, tandis que les malhonnêtes sont légions parmis les jeunes professeurs. Je ne parle pas des nouveaux étudiants que je vois débarquer chaque années, et au bout de trois mois passés dans un labo, parlent déjà de publier des résultats insignifiants.
    Mais comment être malhonnête en sciences me demande maman ? Comme cela a déjà été dit, on annonce dans des proposals des buts qui ne seront jamais atteints. On publie des résultats qui ne sont valables que dans certaines conditions, on sait qu'ils ne sont pas valables dans d'autres mais on ne le dit pas. On ne parle que de l'expérience sur 100 qui marche, pas des autres.On pique les idées des voisins. On fait une participation mineure à un article et on demande à avoir son nom dessus. On veut du pognon alors on fait de la recherche « à la mode », genre nanotube. On publie un peu vite, on cherche un peu plus et on découvre que l'on avait écrit n'importe quoi, mais l'on écrit pas noir sur blanc que l'on s'était trompé. En suivant une démarche scientifique, on fait un raisonnement basé sur des hypothèses un peu foireuses, pourquoi pas, mais lors de la conclusion, on oublie de rappeler ces hypothèses et on généralise ce résultat.
    Les gens en mahts me semblent un peu différents, au dessus de tout ça. Dans les autres domaines, sait-on si il existe encore des comités de relecture ?
    Résultat, j'irai trouver du travail dans l'industrie, là où j'ai vu des gens compétents, honnêtes, intéressé par leur métier... Dur à dire.

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