Abstention 60,2%, UMP 11,1%, PS 6,7%... La punition
Au soir de l'élection européenne, sur les plateaux de télévision, il n'y avait évidemment aucun représentant des véritables vainqueurs : les abstentionnistes (60,2%).
Une fois de plus, nos importants du cénacle essayèrent de mettre ce camouflet électoral sur le désintérêt du « public » (ils appellent ainsi ceux qui ne sont jamais invités sur les plateaux) pour les enjeux européens. Mais pour interesser, encore eut-il fallu être intéressant.
Rappelons qu'en 2005, lors du référendum sur le projet de constitution européenne, il n'y avait guère plus de 30% de « pêcheurs à la ligne ». Soit une différence d'environ trente points avec cette dernière consultation, excusez du peu !
Nos poudrés des sunlights eurent bien sûr un mal de chien à amalgamer cette nouvelle cohorte de « déserteurs » avec la part indéfectible des réfractaires à l'isoloir (d'ailleurs pas si « réfractaires » qu'on veut bien le dire, car pour être comptabilisé parmi les « inscrits », il faut déjà avoir fait l'effort d'être allé s'inscrire).
Au final, il y a fort à parier que ceux qui prétendent à la gouvernance des affaires de ce « public » si ingrat, voient leur propre crédibilité bien plus menacée que le sort des goujons et des ablettes de nos rivières.
Comme à leur habitude, ils n'ont pas manqué de détourner l'attention, avec l'aide bienveillante des incontournables « spécialistes » politiques, sur les « véritables enseignements du scrutin » :
- l'avance satisfaite du parti présidentiel (lequel préféra se rengorger du pourcentage obtenu et oublier le nombre riquiqui de ce qu'il lui reste de partisans) ;
- la capilotade continue d'un Parti socialiste durablement sonné ;
- la claque de Cohn-Bendit faite au vernis christique du fiévreux Bayrou ;
- le coup de pied-au-cul administré par le Front de gauche à l'impudente morgue solitaire du NPA ;
- les ultimes convulsions d'un Front National végétatif ;
- l'invisibilité parfaite de toutes les autres listes.
Rappelons cruellement à ce petit monde transi en certitudes vacillantes, les véritables résultats de cette élection, comparés non pas aux seuls et bien arrangeants « suffrages exprimés », mais au nombre total d'électeurs inscrits.
Un désaveu cinglant pour la classe politique française, et une nouvelle rebuffade pour leur Europe :
Abstention : 60,2 %
UMP : 11,1 %
Parti socialiste : 6,7 %
Verts : 6,4 %
MoDem : 3,4 %
Front National : 2,6 %
Front de gauche : 2,5 %
NPA : 1,9 %
* D'après estimation TNS Sofres-Logica
[Post-scriptum : cette description de la soirée électorale est purement fictive ; l'article a été rédigé le samedi 6 juin, proposé sitôt les premières estimations de 20 h ; tout était si prévisible, si platement convenu et stéréotypé lors de cette désolante campagne. Fiction ? ]
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Aucune communauté politique continentale n'existe en réalité. L'espoir que la simultanéité de vingt-sept scrutins nationaux, presque toujours disputés autour d'enjeux internes, va déboucher un jour sur la naissance d'une identité européenne continue de relever de la pensée magique.
Quel Slovène a une connaissance même approximative des débats électoraux suédois, quel Allemand s'informe de la vie politique bulgare ? Le lendemain d'un scrutin européen, l'un et l'autre découvrent néanmoins qu'à Stockholm ou à Sofia le verdict des urnes peut avoir contredit le résultat de la seule élection à laquelle ils ont prêté quelque attention, et que leurs votes à eux n'ont en réalité désigné que 1 % (Slovénie) ou 13,5 % (Allemagne) du total des parlementaires de l'Union. Comment imaginer qu'une révélation de ce genre n'alimente pas chez l'électeur le sentiment de son inutilité relative ? Une impression que les gouvernants européens n'ont pas démentie en ignorant les choix successifs de trois peuples relatifs au traité constitutionnel, à l'issue d'une campagne qui, elle, avait suscité intérêt et passion.
En France, sept des huit circonscriptions électorales ont été découpées aux seules fins de favoriser les grands partis ; elles ne correspondent à aucune réalité historique, politique ou territoriale. Celle du Sud-Est accueille d'ailleurs pour chef de file un socialiste autrefois élu dans le Nord-Ouest et qui a qualifié de « crève-cœur » son propre parachutage. Il est pourtant élu d'avance, comme la ministre française de la justice, que l'objet du scrutin intéresse si peu qu'elle croit que c'est à La Haye, pas à Luxembourg, que siège... la Cour de justice des Communautés européennes. En Italie, M. Silvio Berlusconi avait carrément envisagé de présenter huit mannequins et actrices de soap operas comme candidates.
Et ce n'est pas tout. Les forces politiques qui ont depuis trente ans transformé ensemble le Vieux Continent en grand marché indéfiniment élargi à de nouveaux pays proposent soudain une Europe « qui protège », « humaniste », « sociale ». Or si socialistes, libéraux et conservateurs s'affrontent lors des campagnes nationales, ils votent ensemble à l'occasion de la plupart des scrutins du Parlement européen. Et ils se partagent les postes de commissaire — dont six attribués aux sociaux-démocrates, chargés notamment de la fiscalité, de l'industrie, des affaires économiques et monétaires, de l'emploi, du commerce. La peur de l'affrontement et la dépolitisation des enjeux favorisent la reconduction indéfinie de ce bloc gouvernant qui va « d'un centre droit spongieux à un centre gauche ramolli, en passant par une coalition libérale cotonneuse ».
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