Le Yéti, voyageur à domicile

Chroniques d'un voyageur à domicile qui ne voulait pas conquérir le monde, mais être conquis par lui.

De quelques bonnes résolutions pour la rentrée

Le Yéti
voyageur à domicile
Publié le 13/08/2009 à 23h30

Mon copain Lal (Leonid Minor pour l’état-civil) est mort durant l’été. Presque un siècle de vie, et il s’est écroulé. Mort. Jusqu’à son dernier souffle, et même si un sort malheureux nous avait éloigné depuis quelques années, Lal Minor a toujours été à mes yeux une vivante représentation de l’élégance. Comme Don Quichotte l’était aux yeux d’Orson Welles.

Qu’aurait-il pensé, lui, Lal Minor, de cette sinistre rentrée 2009, de ces lamentables convulsions d’un monde décadent, à bout de souffle, avec ces hallucinations puériles (« la récession est terminée ! »), ces illusions naufragées (« la reprise est à portée de vue ! »), ses lâchetés, ses faux-fuyants, ses abandons ?

Oui, quelle aurait été la réaction de mon ami face à la morgue plus tout à fait aussi assurée des puissants, et à la torpeur persistante des populations soumises ?

Quiconque a connu Lal Minor l’imagine très bien : un bref rire de gorge et une dédaigneuse, définitive pichenette symbolique de la main.

Car l’élégance de Lal n’allait pas jusqu’à s’accommoder du morne prêchi-prêcha de ceux qui prônent à tous la tolérance et la compréhension de n’importe quelles opinions. Et ne font finalement que tolérer ce qui est inacceptable et intolérable. Des fâcheux et des impudents, Lal Minor ne faisait qu’une bouchée cruelle.

Lal est né au début du siècle précédent en Russie. Juif, très tôt émigré en France. Il a traversé un siècle de soubresauts de l’Histoire, quelques prétendues révolutions, des guerres ignobles, des horreurs absolus genre Shoa… Le siècle vingt en a été gratiné !

Si l’on n’y regarde bien, Lal Minor n’a connu aucun « grand soir », aucune vraie période prolongée de jubilation collective (sinon quelques brèves étincelles d’euphorie populaire pour ponctuer la fin des traversées douloureuses).

Mais rien, rien qui n’ait jamais terni sa prestance ou entamé son appétit boulimique de vivre, lui qui s’extasiait autant devant un plat ou un verre de vin qu’à la lecture d’un bon livre.

Il en avait écrit plusieurs d’ailleurs, des livres, denses, touffus, à son image, publiés chez Métailié (Histoires singulières) ou Denoël (Le Cinquième Voyage de Sinbad le marin). Des traductions de Pouchkine, aussi, avec sa femme Nata.

A l’aube de cette rentrée morose, l’exemple de Lal Minor pose question fondamentale : est-il possible de réussir pleinement une vie entière dans un environnement collectif aussi peu enclin à l’exaltation, malgré drames et tragédies ? Ce que Lal parvint à faire tout au long de sa vie, est-il aujourd’hui impensable ?

Un pessimisme désespéré ?

Lorsqu’en janvier 2009, je rendis une première visite à l’équipe de Rue89, son rédacteur en chef, Pascal Riché, me fit remarquer que mes interventions lui paraissaient d’un pessimisme assez désespéré.

Je m’en défendis bien sûr. Mais je savais qu’il avait raison. Combien même en aurions-nous toutes les bonnes raisons, on ne peut se satisfaire très longtemps de cogner comme des sourds sur tout ce qui nous révulse. De livrer des analyses assassines, aussi pertinentes soient-elles, sur un monde en capilotade avec la froideur acérée et la bonne conscience soulagée de l’observateur distant. Indignés ou non, les seuls cris de désespoir ne peuvent conduire qu’au désespoir.

Tout au long des mois qui suivirent, je décidais de corriger le tir. D’essayer de proposer, au fil de mes nouveaux billets, quelques pistes de sorties, allant même jusqu’à bricoler un programme politique en son entier.

Et puis Lal Minor est mort, qui sonne pour moi comme un rappel à l’ordre. Je me rends compte combien quelques recettes pratiques ou techniques restent toujours insuffisantes à illuminer un quotidien renfrogné, ou l’espoir d’un futur moins terne.

Il faut plus. Un élan, un souffle. Les épices de l’enthousiasme, un zeste de ferveur, une pincée d’exubérance, un mépris souverain et rigolard pour la médiocrité et ses affidés. Et surtout, surtout, une pointe de cet humour ravageur sans lequel l’élégance est une outre vide.

Le problème qui se pose désormais est simplissime : si un Lal Minor est mort de sa belle mort, après une vie réussie, à plus de nonantes années passées, essayant encore au crépuscule de son existence terrestre de maîtriser un outil informatique récalcitrant pour continuer à rentrer dans le chou d’un monde en folie et y insuffler ce qu’il avait pu récolter de beautés, nous qui avons franchi hardiment le demi-siècle, ventres un brin relâchés, reins et jarrets déjà raidis, nous n’avons plus un instant à perdre ! Et nous allons essayer de ne pas le perdre, serions-nous seuls sur nos Rossinante ! Vivre tout de suite, quoi qu’il se passe.

Voilà pourquoi, c’est plein de bonnes et très volontaires résolutions en cette rentrée, que je commence cette nouvelle série de chroniques en vous parlant de l’élégance et de l’humour de mon ami Lal, Don Quichotte des temps modernes. A qui ce billet est résolument dédié.

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  • Tyb
    Tyb
    (par ici, par là)
    • Posté à 11h24 le 14/08/2009
    • Internaute 24914
      (par ici, par là)

    Il faut être optimiste pour ne pas voir que le pessimisme est un réalisme.

    • Sixpatte-
      Sixpatte- répond à Tyb
      Sur Mars
      • Posté à 15h09 le 14/08/2009
      • Internaute 77583
        Sur Mars

      « Un pessimiste, c’est un optimiste qui a beaucoup d’expérience. »
      Et moi, « Je me sens très optimiste quant à l’avenir du pessimisme. »

  • Disciple ressucité
    • Posté à 11h26 le 14/08/2009
    • Internaute 71674

    Ben oui, humour et subversion... et censure.

  • thierry reboud
    • Posté à 11h36 le 14/08/2009
    • Internaute 20923

    Le pessimiste dit : « Les choses ne pourraient pas être pires. »
    L’optimiste lui répond : « Oh si ! »

  • spleenlancien
    spleenlancien
    Merde à l'or
    • Posté à 11h58 le 14/08/2009
    • Internaute 78672
      Merde à l'or

    Merci Yéti pour ce billet sobre, digne et... résolu !

  • Gotch
    • Posté à 12h31 le 14/08/2009
    • Internaute 15306

    Le pessimisme est un optimisme qui ne se contente pas du présent, mais veut aller encore plus loin. Le verre à moitié plein, il veut le remplir. C’est de l’exigence sur soi, et aussi sur les autres.

    L’optimiste, lui, se satisfait à mi-chemin de la situation. Comme dit Thierry Reboud, pour lui les choses pourraient être pires, donc il s’en contente.

    Et puis il y a le ravi, qui dit que tout va très bien, s’pas M’ame Lagarde ?

  • a déménagé le 10-06-2013
    • Posté à 12h58 le 14/08/2009
    • 3413
      non connue

    déjà rentré, yéti ! ! ! !

  • A déménagé le 2 mai 2011
    A déménagé le 2 mai 2011
    Délinquante au coin de la rue
    • Posté à 13h04 le 14/08/2009
    • Internaute 26137
      Délinquante au coin de la rue

    « Vivre tout de suite quoi qu’il se passe »... Oui 100 fois oui !

  • Bebert Cassandre
    • Posté à 16h01 le 14/08/2009
    • Internaute 11910

    Le siècle dernier fut d’abord celui des illusions. Puis très tôt il fut celui de la désespérance. Les bonimenteurs y furent légions qui nous le vendirent comme le siècle de tous les possibles. Aujourd’hui le constat est amer. Les rêves sont morts-nés. Vous êtes, Cher Monsieur, un pessimiste corrompu. Malgré le triste constat, vous conservez encore quelques illusions.

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 17h01 le 14/08/2009
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Ne devenez jamais pessimiste. Un pessimiste a plus souvent raison qu’un optimiste, mais l’optimiste s’amuse plus — et aucun des deux ne peut arrêter la marche du monde.

    Robert .A. Heinlein

    Lui aussi il est mort mais y’a vingt ans, lui aussi a traversé le siècle et ça l’a bien marqué, mais par contre je sais qui est ce mec et j’ai lu et adoré ses bouquins.
    Et en plus ses tendances un peu anarcho-gauchistes ne dépareillant pas sur ce forum : D

    Alors n’oublions jamais : les routes doivent rouler.

    • Gotch
      Gotch répond à Keldan
      • Posté à 21h37 le 15/08/2009
      • Internaute 15306

      « Les routes doivent rouler »...

      Comme dans « Les roues des ténèbres », de John Jakes, une SF où pour des raisons de place, certains ne peuvent plus quitter les autoroutes, y naissent, y vivent, y meurent, toujours en roulant ? Quitte à accrocher leurs véhicules à une bande motrice, pour dormir par exemple...

  • jyeden
    jyeden
    khmer vert ( age des caverne, (...)
    • Posté à 17h47 le 14/08/2009
    • Internaute 20631
      khmer vert ( age des caverne, (...)

    soyons optimistes

    pour moi c’est facile mes vacances ne sont pas encore passées

    et puis je ne vais plus travailler que 20h par semaine (temps partiel choisi)

    mais je crois surtout qu’il y a aussi une prise de conscience individuelle chez beaucoup de gens de la fin de ce monde comme nous le connaissons, de la fin d’une époque

    je ne parle pas de l’emergence d’un capitalisme « moralisé » (ça, ça me fait toujours rire)

    non, je pense que le capitalisme a atteint ses limites et que ça commence doucement a imprégner la conscience ( ou l’inconscient) des gens

    ça passera par encore pas mal de tentative de renflouemen du bateau, mais le naufrage est proche

    il nous reste à inventer autre chose

    ça va en faire du boulot

    ps : j’ai bien aimé les vannes sur l’optimiste et le pessimiste, je n’en connaissais qu’une

  • Danielle29
    Danielle29
    Soutien à amonhumbleavis
    • Posté à 10h10 le 15/08/2009
    • Internaute 30791
      Soutien à amonhumbleavis

    « Car l’élégance de Lal n’allait pas jusqu’à s’accommoder du morne prêchi-prêcha de ceux qui prônent à tous la tolérance et la compréhension de n’importe quelles opinions. Et ne font finalement que tolérer ce qui est inacceptable et intolérable ».

    Comme c’est vrai et combien ça fait du bien de le lire, quand l’oecuménisme politico-social nous noie dans un discours dégoulinant de fausses bonnes et pieuses intentions.
    Nous sommes dans le monde du « c’est mon choix », au nom duquel tout peut se légitimer.
    Le Yéti me fait bien moins peur que les bisounours !

  • penabranca
    • Posté à 13h39 le 15/08/2009
    • Internaute 62583

    Francis Bacon : « je suis optimiste »
    le critique d’art : « ! ! ! ? ? ? »...à propos de quoi êtes vous optimiste ?
    Bacon : « absolument rien “

  • cabral amilcar
    cabral amilcar
    peureux célèbre
    • Posté à 23h06 le 15/08/2009
    • Internaute 29973
      peureux célèbre

    à la fin, il n’y aura que des vaincus, quand nous serons guéris de tous nos espoirs, dépossédés des victoires. ceux qui espèrent encore, espèrent s’enrichir, espèrent être élégants, tous ceux-là perdront leurs espoirs un par un. et pourtant il y a des victoires, je vous en dis une, imaginez la foule des ex esclaves en 1865 aux états unis, ils ont tellement morflé, ils n’ont pas de terre, ils n’ont rien, rien qu’une mémoire à vif et aident à construire une richesse qui restera blanche. la victoire est si on leur avait dit que 144 ans plus tard le président du pays serait un noir, c’est ça la victoire, posthume, alors que nos vies sont foutues, et qu’il n’y a plus rien à faire. victoire symbolique, abstraite et totale, victoire éternelle.

    • Le Yéti
      Le Yéti répond à cabral amilcar
      voyageur à domicile
      • Posté à 04h57 le 16/08/2009
      • Internaute 6095
        voyageur à domicile

      Ben dis donc, t’es drôlement pas gai, amilcar ! Le problème à mon avis, c’est que tu places la vie en fonction des victoires que tu remportes ou de leurs corollaires, les défaites que tu subis.

      Mais vivre ne consiste pas à gagner ou à perdre, il est de vivre ! Mon ami Lal Minor était bien vivant, lui. Et si tu veux tout savoir, je pourrais personnellement mourir aujourd’hui que je n’aurais pas tellement de regrets (sinon celui de ne pas pouvoir continuer à te parler, à toi et à tous les autres). Car vraiment, je t’assure que je me suis vraiment marré durant toutes ces années. Cons ou pas tout autour.

      Le problème n’est pas tellement de vaincre ou de subir tous ces détraqués qui pourrissent le monde, mais de les tenir à distance, au moins dans sa tête. Et bon, si tu y tiens vraiment, de les beigner à l’occasion, juste pour le fun. Mais pas pour les vaincre, bien sûr. Ça c’est impossible. Ils poussent comme le chiendent ou les moustiques sur les marigots.

      • Gotch
        Gotch répond à Le Yéti
        • Posté à 10h55 le 16/08/2009
        • Internaute 15306

        La vie est un art d’exister. Certains existent, parce qu’ils ont un impact objectif sur le monde (registre des naissances, compte en banque, fiche chez le dentiste et autres joyeusetés), mais ne vivent pas vraiment.

        Cloué chez moi en raison d’ennuis de santé dans ma famille depuis des dizaines d’années, je n’en vis pas moins intensément, comme à cette minute précise où je réponds au Yéti. A part la frappe sur le clavier, ce n’est guère physique, tout se tient dans ce kilo de barbaque blanchâtre qui fait des galipettes à quelques centimètres derrière les yeux.

        C’est çà, le bonheur !

      • cabral amilcar
        cabral amilcar répond à Le Yéti
        peureux célèbre
        • Posté à 16h22 le 16/08/2009
        • Internaute 29973
          peureux célèbre

        un peu court yéti, ton nouveau programme c’est de ne fréquenter que des gens riches en bonne santé et de prendre 3 vitamines, la politesse du désespoir elle aussi est un luxe, je ne dis pas ça pour gâcher l’ambiance, mais pour insister sur le fait que réfléchir ne veut pas dire arrêter de réfléchir. Comment soulager un peu ceux qui souffrent alors que vous ne donnez même plus d’argent aux mendiants, pour leur bien, sans mauvaise conscience. je n’ai pas le droit de vous dire d’arrêter de vous marrer avec élégance, ou ce que vous prenez pour tel, mais donnez un ou deux euros aux gens qui mendient, sans jugement, donnez de l’argent aux pauvres.

         
        • Le Yéti
          Le Yéti répond à cabral amilcar
          voyageur à domicile
          • Posté à 20h59 le 16/08/2009
          • Internaute 6095
            voyageur à domicile

          Il se trouve que précisément je donne depuis des années un euro par jour à ceux qui me le demande (cf. Lien, paragraphe 6).

          Tu devrais poser des questions aux gens, amilcar, avant de te permettre de donner ce que tu penses être leurs réponses.

          • cabral amilcar
            cabral amilcar répond à Le Yéti
            peureux célèbre
            • Posté à 21h47 le 16/08/2009
            • Internaute 29973
              peureux célèbre

            passe à 2€ tout augmente. (mon « vous » ne t’était évidemment pas adressé, je parlais au monde, toi je voulais juste réveiller un peu ton intranquillité, j’ai réussi, c’est ma victoire du jour) ; 2€ l’un ; 2€ pour son pote, si quelques personne font comme toi, la vie leur deviendra un peu supportable, et ne le fais pas pour eux, fais le pour toi.

        2 autres commentaires
  • alberte
    alberte
    Sage-femme retraitée
    • Posté à 18h28 le 17/08/2009
    • Internaute 60250
      Sage-femme retraitée

    Bravo Le Yéti, je trouve vos interventions très intéressantes, et je partage votre pessimisme, n’ ai plus confiance en les politiques quels q’ ils soient. On les entend trop mentir trahir se déjuger
    promettre et ne pas tenir, aller du côté de l’ argent, la liste est longue, je vous relirai avec plaisir

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