Le Yéti, voyageur à domicile

Chroniques d'un voyageur à domicile qui ne voulait pas conquérir le monde, mais être conquis par lui.

« Histoire secrète du patronat » : un polar avec rien que des méchants

Le Yéti
yetiblog.org
Publié le 04/01/2010 à 18h16


Histoire secrète du patronat

Hé hé, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ne se sont pas précipités au portillon ! Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas grand chose dans les médias du microcosme sur le dernier ouvrage de Benoît Collombat et David Servenay, « Histoire secrète du patronat de 1945 à nos jours » (éditions la Découverte, 25 euros).

Rien dans Le Monde, rien dans Le Nouvel Observateur, rien dans Libération. Un article tout de même dans Marianne, un bref entrefilet dans Le Parisien. Quelques passages chez les derniers trublions du service public radiophonique (Mermet, Manzoni). Mais black-out sur la « lagardérienne » Europe 1, sur RTL ou sur les plateaux télés.

Pas grand-chose non plus dans Rue89, à part une publication d’extraits. Mais là, c’est par pudeur : David Servenay l’un des auteurs du livre y est journaliste. Pas grave, je m’y colle [la rédaction s’interroge sur ce copinage, mais le Yéti est libre d’écrire sur les sujets qu’il souhaite, ndlr].

Un polar trépidant, doublé d’un ouvrage de référence

Les intéressés du Medef, eux, comme on pouvait s’y attendre, ont préféré piquer du nez dans leur potage en affectant l’indifférence. Pas étonnant, c’est du brûlot. Palpitant comme un polar (avec rien que des méchants), édifiant comme toute somme sérieuse et documentée sur un tel sujet.

La règle veut qu’à cet instant précis, le « critique » donne deux ou trois citations croquignolettes pour appuyer ses propos. Eh bien, pas question ! Vous n’avez qu’à lire le bouquin vous-mêmes ! Je vous assure que vous ne le regretterez pas.

Un conseil : si un jour, vous êtes amenés à participer à un débat avec la Parisot ou consorts, ouvrez l’objet à n’importe quelle page, vous les mouchez à tous les coups.

Tous n’ont qu’un but : le pouvoir, tout le pouvoir

Oh la clique de filous, oh le ramassis de malfaiteurs cyniques, oh la bande de fripouilles sans foi ni loi ni scrupule ! Pas un pour rattraper l’autre. Plus forts que leurs pires caricatures.

Tous n’ont qu’un seul but : le pouvoir, tout le pouvoir, tout le fric, à n’importe quel prix, à n’importe quelle vilénie. Toujours frayant du sale côté du manche, comme pendant la période de l’occupation nazie.

« Secrète », l’histoire en question ? Plutôt tue, cachée, enrobée sous les lénifiants et insipides discours. Bien sûr, ils s’en trouvera toujours pour avancer les quelques exceptions censées infirmer l’évidence, ou pour se planquer derrière les cohortes du petit patronat « populaire ». Mais il s’agit bien d’exceptions. Et nous parlons ici des méfaits « de masse » du grand patronat et de la haute finance.

Faut-il que le commun soit crédule ou lâche pour se laisser berner depuis si longtemps par ces importants à cravates ?

Un excellent travail éditorial

Il y a deux façons de lire l’ouvrage de Collombat et Servenay (les auteurs pilotent en fait une équipe, à laquelle participent aussi Frédéric Charpier, Martine Orange et Erwan Seznec). D’une traite, comme on avale une bonne série télé (ce que j’ai fait, avec un rire sarcastique qui montait, montait...) ou en s’y référant parfois.

Et les occasions ne manqueront pas dans les temps troublés à venir ou qui sait, avec un peu de chance, devant les tribunaux où ces malfrats ont toute leur place.

On notera l’excellent travail éditorial avec une table des matières suffisamment détaillée et un index exhaustif pour s’y retrouver et y puiser ses références le cas échéant.

Si l’ouvrage est dense (711 pages), les épisodes sont concis, aérés, assez courts pour ne pas contraindre le lecteur, la fatigue aidant ou la station de bus arrivant, à les interrompre au beau milieu d’un paragraphe.

Des leçons amères et politiques

Plutôt que par quelques anecdotes croustillantes, je voudrais terminer par les leçons que l’on peut tirer d’une telle lecture. Elles sont à la fois amères (sur le constat des irrésistibles pulsions humaines à la « dominance »). Et politiques (sur les moyens d’en brider les dérives scabreuses).

La première leçon, c’est que les êtres humains sont incorrigibles. Que l’appât du gain et du pouvoir sont toujours plus forts que toute morale ou philosophie. Imaginer que les marchés tenus par ces mafieux vont se réguler d’eux-mêmes tient de la farce imbécile et de l’entourloupe à gogos.

La seconde est qu’a contrario, nulle solution ne peut être attendue non plus d’un unique pouvoir politique d’Etat (pouvoir « populaire », je t’en fiche !) On retrouve systématiquement les mêmes margoulins aux manettes. Comme les ex-communistes soviétiques passés sans transition à la mafia russe.

Un équilibrage entre pouvoir économique et politique

Le seul espoir tient dans une séparation bien tranchée, un équilibrage bien pesé entre pouvoir économique et pouvoir politique ou encore juridique. En bref, exactement l’inverse de ce que nous nous récoltons aujourd’hui, avec une gouvernance politique totalement corrompue. Et des corps institués (juridiques, syndicaux...) dont l’existence dépend si étroitement de la survie du système, qu’on comprend aisément leur prudente frilosité et leur quête d’accommodements. « L’Histoire secrète du patronat » en fournit maints exemples.

Voilà pourquoi les seuls rééquilibrages entre ces différents pôles sont toujours intervenus lorsque ceux-là étaient en plein délitement (la Révolution de 1789, le Front populaire, le Conseil national de la résistance...)

Or nous arrivons précisément à une de ces époques charnières. Si certains se décident à retrousser leurs manches et à armer la boîte à gifles... A ce titre, le livre de Collombat et Servenay est largement aussi subversif que « L’Insurrection qui vient » (éditions la Fabrique).

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  • Ruski
    Ruski
    Gracchus
    • Posté à 21h36 le 04/01/2010
    • Internaute 50606
      Gracchus

    Allez une petite histoire pour détendre l’atmosphère.
    Elle était très en vogue en Russie au début des années 90 :
    « C’est un Moscovite qui rencontre un ami et lui dit :
    Tu te rends compte, pendant soixante dix ans les communistes n’ont fait que nous mentir !
    Son ami lui répond :
    Oui, c’est terrible, mais il y a quelque chose de plus terrible encore !
    Ah bon ! Fait le premier.
    Oui ! Fait le second :
    C’est que pendant soixante dix ans, sur les capitalistes, ils n’ont fait que nous dire la vérité ! »

  • Brédala
    Brédala répond à Le Yéti
    NB : dernières lignes dans " (...)
    • Posté à 09h59 le 05/01/2010
    • Internaute 63792
      NB : dernières lignes dans " (...)

    Bon, ben, en attendant, j’ai trouvé des trucs intéressants sur le web, dont une anecdote croustillante sur Challenges.fr, plutôt cocasse, non ? : -D

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    Ci-dessous, ça balance bien aussi...

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  • beaumasque
    beaumasque
    Conseiller municipal d' (...)
    • Posté à 12h03 le 05/01/2010
    • Expert 12155
      Conseiller municipal d' (...)

    L’histoire du patronat est toujours extrêmement intéressante à partir du moment ou il ne s’agit pas d’une hagiographie mais bien d’histoire.

    Au delà de l’aspect controversé de l’auteur(e) la lecture des ouvrages d’Annie Lacroix-Riz (tel que « Industriels et banquiers français sous l’Occupation : la collaboration économique avec le Reich et Vichy » Armand Colin, 1999 ; « Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les années 1930 », éd. Armand Colin, 2006 ; « De Munich à Vichy : L’assassinat de la Troisième République (1938-1940) », Armand Colin, 2008) donne un certain nombre d’éléments, de faits et de documents souvent assez édifiant.

    On peut bien sûr ne pas être d’accord avec son interprétation ou sa lecture mais les documents sont là souvent bruts et complexes d’approche mais toujours passionnant.

    Par ailleurs l’argument du double jeu développé par certain en réponse à l’article me rappelle étrangement celui qui fut avancé par une partie de la droite à propos de l’action de Pétain. La lecture de Robert Paxton permet de faire un sort à cette légende. Il n’y a pas eu de double jeu de Pétain pas plus que de la part d’une grande partie du patronat français qui préféra Hitler au front populaire et qui à coup d’aryanisation de l’économie a redistribué une partie des cartes en son sein.

    Ce n’est pas un hasard si au sortir de la seconde guerre mondiale François Mauriac (qui n’était quand même pas un gauchiste échelé) écrivait « Seule la classe ouvrière est restée fidèle à la patrie profanée “.

    Quant à cet argument selon lequel l’on s’attaque encore une fois à ceux qui crée la richesse de ce pays et, pour être sur une note un peu plus légère, je voudrais faire référence à défaut de citation, à 1793, pièce du Théâtre du Soleil, mise en scène par Ariane Mnouchkine : à un propriétaire s’écriant qu’il faisait vivre 3000 paysans un personnage lui répond qu’il se trompe et que se sont 3000 paysans qui le font vivre

    En conclusion et à ce propos j’aimerais qu’un jour l’on fasse le jour du ‘trottoir d’à coté’ et que l’on laisse tous ‘les idiots importants’ produire la richesse et que l’on aille tous s’asseoir par terre pour les regarder se débrouiller sans nous, tous ces grands capitaines d’industries, ces faiseurs de richesses nationales et :

    ‘Tu verras bien qu’un beau matin fatigué
    J’irai m’asseoir sur le trottoir d’à côté
    Tu verras bien qu’il n’y aura pas que moi
    Assis par terre comme ça’

  • Servais-Jean
    • Posté à 12h36 le 05/01/2010
    • Internaute 4591
      43

    « Ignorer que l’homme a une nature blessée, inclinée au mal, donne lieu à de graves erreurs dans le domaine de l’éducation, de la politique, de l’action sociale et des mœurs ».
    « L’accroissement systémique des inégalités entre les groupes sociaux à l’intérieur d’un même pays et entre les populations des différents pays, c’est-à-dire l’augmentation massive de la pauvreté au sens relatif, non seulement tend à saper la cohésion sociale et met ainsi en danger la démocratie ».
    Lettre encyclique « Caritas in veritate » du pape Benoît XVI

    Bravo Le Yéti pour cet article. J’avais écouté l’émission de Daniel Mermet sur ce sujet alors que j’étais en train de dépiauter l’encyclique du Pape.
    Le capitalisme comme tous les « ismes » qui font confiance à la nature humaine ne peuvent conduire qu’à la catastrophe comme le prouve l’Histoire.

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