Le Yéti, voyageur à domicile

Chroniques d'un voyageur à domicile qui ne voulait pas conquérir le monde, mais être conquis par lui.

Apéros géants : comme un air troublant d'avant Mai 68

Le Yéti
yetiblog.org
Publié le 16/05/2010 à 07h07


Peuple-jeunes, hého, tu m'entends ? Ben dis donc, qu'est-ce que tu es en train de leur faire avec tes apéros Facebok qui éclatent en pétards aux quatre coins de l'Hexagone ? As-tu vu comme ils s'agitent ? Comme ils sont désemparés ? Comme ils s'interrogent vainement sur les moyens de « reprendre le contrôle » d'une situation qui leur échappe et ne comprennent pas ?

Des revendications festives plutôt que politiques ou idéologiques

Je vais te dire un truc (ne le prends pas mal ni trop vieux-con), ça me rappelle la période pré Mai 68. Oui, oui, contrairement à ce que prétendent aujourd'hui les gloseurs empesés et les analystes d'importance, Mai 68 n'eut pas vraiment pour origine des revendications politiques ou idéologiques (ça, c'est venu après).

Mais festives. Une façon de secouer les pesants pruniers de l'époque et de se débarrasser des carcans moraux faisandés. Une des premières manifestations revendicatives, ne rigole pas, fut pour que les garçons et les filles puissent se rejoindre dans les chambres des cités universitaires.

Aujourd'hui, il n'y a vraiment que ces fossoyeurs de vie pour ne pas comprendre le besoin festif qui t'agite, mon petit peuple-jeunes. Un besoin irrépressible de te retrouver, sans leurs préfets ou leurs flics comme chaperons, sans leurs « valeurs » à la con qu'ils ne respectent surtout pas eux-mêmes. Une façon de tirer un bras d'honneur à leur univers mortifère.

Perte de contrôle

Tu vas voir, à propos de tes apéros, tout va y passer dans leurs commentaires :

  • « A quoi ça rime de se souler la gueule comme ça sans raison » (le fait est qu'ils n'y pigent rien, à tes raisons) ;
  • « Ils ne savent même pas ce qu'ils veulent » (traduis : ils ne veulent pas savoir, eux, ce que tu veux, toi) ;
  • « Et les familles des victimes, ils y pensent aux familles des victimes ? » (Le gros trémolo compassionnel ! Tu remarqueras que malgré de nombreuses « victimes », suicidés ou trépanés, ils n'ont ni fermé France Telecom, ni ouvert les prisons, ni interdit les matches de foot.)

En réalité, ce qui les fait bisquer, c'est de sentir la situation leur échapper. « Où sont les responsables ? On trouve pas les responsables ! » Comment reprendre le contrôle d'une situation quand on a aucun responsable à mettre sous la dent de la justice ?

La perte de contrôle d'une frange de la population, pour eux, c'est la pire des choses. Sans l'autorité et le respect hiérarchique qui lui est dû (pense-t-il), un pouvoir n'a plus que la force physique pour se maintenir. Ça dure le temps que ça dure.

« Rappelez-vous que c'est nous qui allons payer vos retraites »

C'est pourquoi, comme ils ne parviendront pas à juguler tes besoins irrépressibles de fêtes, ils vont se faire menaçants, jeter l'opprobre sur Facebook, ton pavé absolu, tenter de retourner l'opinion publique contre toi, brandir l'épouvantail de la peur, du désordre et de la chienlit, essayer de te discréditer en te traitant d'insensé manipulé par quelques obscurs « meneurs ».

Drôle, j'entendais quelques-uns d'entre vous, ce samedi matin, sur France Info, après qu'ils eurent été refoulés par la maréchaussée à Aubenas, Ardèche. Ils ne donnaient pas du tout l'impression d'ahuris inconscients.

« Quand est-ce qu'ils nous lâchent, on voulait juste faire la fête ? ... Le sécuritaire, il commence à y en avoir un peu marre ! ... On va payer vos retraites, alors il faudrait y aller un peu doucement avec nous sinon... »

Gagner la vie, pas trouver la mort

Tu as raison, mon petit peuple-jeunes. Marche-leur dessus de bon cœur ! N'écoute pas leurs aigres aboiements, évite leurs morsures, ne te laisse pas poisser par la glu de leurs discours (tu vas voir qu'ils vont me lâcher leurs classiques invectives fonds de tiroir -dont soit dit en passant je me contrefous comme de ma première chemise : « démagogue flatte-jeunes, populiste... »).

Je te laisse maintenant. Le vieux chenu que je suis se met sur le côté (pas trop loin tout de même). A toi de faire ta vie tout seul comme un grand, quitte à t'égratigner les genoux sur le chemin, mais sans ces tocards finissants dont tu n'as strictement rien à attendre.

Fais attention, s'il-te-plaît, prends bien soin de toi. L'important, c'est de gagner la vie, pas de trouver la mort. Moi aussi, j'ai des mômes de ton âge qui en ont ras la casquette de leurs conneries.

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  • Nestor Romero
    Nestor Romero
    Ancien enseignant
    • Posté à 23h13 le 16/05/2010
    • Expert
      Ancien enseignant

    Bonsoir Le Yéti

    Et heureux d'avoir l'occasion de te dire un mot. Simplement ceci : je ne suis pas d'accord avec ton interprétation festive de Mai (inutile de préciser l'année). Les copains de Nanterre étaient hautement politisés (je viens d'en retrouver quelques-uns la semaine dernière au salon du livre libertaire, pour certains quarante ans après, non, non nous n'avons pas changé) ce qui ne les empêchait pas de batifoler, bien au contraire, et leur revendication de mixité était hautement politique. La preuve ? Les barricades !
    Je souhaite, avec toi jespère, que tout cela débouche sur une réflexion politique et, pourquoi pas ? , philosophique, puisque de la vie il s'agit, car « el botellon » comme on dit « tras el pirineo » est un peu triste et même tragiquement triste.
    Amitiés.
    N

  • VinceDeg
    • Posté à 07h22 le 17/05/2010
    • Internaute

    Peuple-jeunes, hého, tu m'entends ?
    Ouais, c'est bon, on t'entend, pas la peine de crier si fort, avec la gueule de bois ça fait mal Papi... Message reçu, merci, ça fait plaisir.

    Rien de très neuf avec ces apéros géants, ça fait longtemps qu'on fait des apéros similaires sur les berges de Seine à Paris : dès qu'il fait beau, allez un samedi soir sur le pont des Arts, aux « amphis » de Jussieu ou sur les pointes ouest de l'Ile de la Cité ou de l'île Saint-Louis, c'est noir de monde et bonne ambiance.

    C'est dingue que les vieux ne comprennent pas pourquoi on fait ça. C'est juste que c'est bien sympa comme évènements. On profite du bon temps et d'être dehors, c'est pas cher, on peut jouer de la musique, et généralement c'est le genre de soirée avec plein de rencontres improbables et de groupes d'amis d'un soir qui se forment pour peu qu'on ait un peu le sens du partage. Sinon c'est quoi les alternatives ? Rester enfermés à faire la fête chez un pote avec le voisin qui fait chier après minuit, aller dans un bar qui coûte la blinde et où chacun est à sa table et les groupes ne se mélangent pas, ou aller en discothèque où on ne peut rien faire d'autre que dancer sur de la zic de teubé et impossible de se parler ?

    Ouais, on veut juste faire la fête, passer du bon temps, discuter de conneries. Ouais, c'est vrai qu'on a pas le même rapport à l'alcool et que se bourrer la gueule est devenu pour beaucoups d'avantage un objectif qu'un prétexte. Et alors ? D'ailleurs, concernant l'alcool, je trouve que c'est gonflé de se scandaliser de la part d'une génération qui contient une proportion élevée d'alcolos dans ses rangs. Juste nous on est peut-être moins hypocrites : si on veut se bourrer la gueule, alors on l'annonce et on y va.

    Concernant mai 68... Je ne suis pas sûr que le rapprochement me plaise. Ça commence à me saouler de ramener sans arrêt mai 68 en icône de la rebellitude absolue. Quand on voit où ça a mené : on se la ramène bien grand en revendications politico-philosophiques et après on oublie tout et on fait cadre dans une boiboite, ça c'est couillu. D'ailleurs merci et bravo pour le monde que vous nous laissez, hein, la génération des soixante-huitards, ça doit être exactement de quoi vous rêviez à l'époque. Et puis après, c'est les mêmes qui nous traitent de génération pourrie-gâtée et de décervelés. Sérieux, j'en connais un bon tas qui troqueraient volontier notre jeunesse dans les années 2000 contre votre jeunesse dans les années 70. Moi non, je trouve que c'est ridicule cette sorte de nostalgie d'une époque qui n'est pas la notre. Entre autres, tous ceux de moins de 30 ans qui continuent à porter un t-shirt Bob Marley méritent la mort.

    Elle est un peu bizarre, notre « génération Facebook ». Y'à beaucoup d'envies et de frustrations qui attendent un déclencheur. Le seul moment où ça a pu s'exprimer clairement, c'était pendant les manifs anti-CPE en 2006, ce qui a bien montré au passage que ce n'est pas une génération morte et je m'en-foutiste, au contraire. Mais on refuse de s'engager poliquement puisqu'il n'y a aucune idéologie à laquelle on peut vraiment croire. En fait, notre point commun c'est que la plupart des jeunes déclarent s'en foutre de la politique, qu'ils n'y comprennent rien et que de toutes façons ça ne sert à rien, ça reviendra toujours au même. Là dedans la génération de mai 68 porte une responsabilité.

    Bon, mais en tout cas laissez-nous ces apéros géants, le seul truc un peu funky et fédérateur qu'on ait pour faire la fête (chais pas si vous avez remarqué, mais entre autres notre génération n'a pas eu de groupe et de style de musique vraiment populaire et rassembleur, aller au stade bof vu la fréquence de buts en ligue 1, les boites c'est vraiment de la merde de nos jours, etc..). On a grandi sous l'ère Chirac puis Sarko avec en arrière fond une guerre larvée en Afghanistan, une croissance molle puis une crise économique, le chômage haut, les problèmes écologiques qui se multiplient et la conscience aigue que le système actuel ne fonctionne pas et n'est pas durable, sauf qu'on se sait pas quoi faire à la place. Les flics deviennent de plus en plus cons et racistes. Les autres générations s'en foutent de nos vrais problèmes, le premier étant le logement (hein, il est où le logement dans les infos ? ), le deuxième trouver du travail. Sympa, hein ? Face à ça, on n'est pas des fous de drogues dures : pour la plupart la consommation de drogues s'arrête au cannabis et peut-être une ou deux petites pastilles par là où un trait de poudre. On préfère se la jouer collectif et on se démerde pour organiser des rassemblements publics bon enfant, et on nous critique ?

  • Le Yéti
    Le Yéti answers to VinceDeg
    yetiblog.org
    • Posté à 08h16 le 17/05/2010
    • Internaute
      yetiblog.org

    @ VinceDeg

    Si je le pouvais, je remplacerais volontiers mon billet par le tien.

  • Raappana
    Raappana
    Lycéen
    • Posté à 21h03 le 18/05/2010
    • Internaute
      Lycéen

    Je ne suis pas d'accord avec vous, le Yéti.
    En Mai 1968, il y eu bon nombre de revendications politiques, et je pense qu'il n'y a pas de comparaison a faire avec les « apéros facebook ».

    D'abord, parce que les apéros facebook traduisent seulement une volonté de s'amuser, se retrouver ensemble, prendre du plaisir...

    Ensuite parce que, en tant que jeune, je suis ce qui se passe en politique, MAIS je ne cherche pas à m'engager... parce que j'ai perdu, déjà (et c'est triste) confiance en les politiciens. De gauche ou de droite, d'ailleurs. De FN à LO, que des acronymes bizarres qui cachent souvent, et seulement l'ambition de quelques hommes.
    L'UMP applique une politique libérale, le PS aussi. Après, il y a EE, mais je ne vois dans cet appareil que l'ambition de Cohn-Bendit, et autres ex-68tards. Enfin, les extremes... trop extrêmes, peut-être, mais surtout, sans réel projet valable.

    Vision surement réductrice, mais je ne crois en aucun de ces politiciens pour changer les choses.

    Donc, qu'on nous foute la paix, avec ça.
    On veut seulement s'amuser, tant qu'on nous en laisse encore le droit... Boire pour oublier.

    Le problème, c'est qu'il y aura gueule de bois, après. Mais seulement après. Profitons-en d'ici là.

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