Le Yéti, voyageur à domicile

Chroniques d'un voyageur à domicile qui ne voulait pas conquérir le monde, mais être conquis par lui.

« Absolument dé-bor-dée ! » ou le travail comme morne spectacle

Le Yéti
yetiblog.org
Publié le 24/09/2010 à 17h17


Retour sur l’opus à succès de Zoé Shepard : « Absolument dé-bor-dée ! » (éditions Albin Michel), ou le « paradoxe du fonctionnaire » submergé par sa propre inutilité et ses bouffées d’incompétence. Drôle, mais aussi édifiant. Et bien au-delà du seul cadre de la fonction publique.

Résumons : la jeune Zoé (Aurélie Boullet de son vrai nom), après s’être échinée huit ans en fastidieuses études supérieures, débarque dans la vie de Coconne, l’Intrigante et The Boss, tout occupés à mimer laborieusement le grand jeu du travail entre les murs d’une bonnarde mairie de province (en réalité, le conseil régional d’Aquitaine, ndlr).

Et là, valse des réunions inutiles, java des rapports ampoulés que personne ne lit jamais, sarabande désopilante de la représentation du boulot, entre pots de bienvenue et pots de départ... Bref, stupeur et hilarité que notre Zoé/Aurélie entreprend de faire partager au grand public... au prix d’une mise à pied de quatre mois par son service.

Bien sûr, l’objection n’a pas tardé : encore un brûlot d’« antifonctionnarisme primaire » ! Voir.

Un « antifonctionnarisme primaire » à prendre au second degré

On peut opposer aux personnages décrits par Aurélie Boullet les 24 heures de permanence ininterrompue d’un médecin des urgences qu’il me fut malencontreusement donné de rencontrer cet été. Ou les sueurs de cette enseignante-stagiaire sans formation débarquant dans une classe de 35 moutards goguenards et sans pitié.

Mais le livre de Zoé/Aurélie me paraît devoir être pris au second degré. Tout en forçant d’évidence le trait avec délectation, elle pose le problème du travail et de sa représentation.

Lorsqu’un système en vient à privilégier à ce point le « jeu » du travail, plutôt que sa finalité (qui est de produire les biens et services nécessaires pour satisfaire les besoins d’une population donnée), nul doute que ce sont les « joueurs » les plus madrés qui finissent par l’emporter.

Pendant que les pouvoirs publics « économisent » toubibs, infirmières et enseignants, les Coconne peuvent continuer de coconnifier, les Intrigante d’intriguer, et les The Boss de masturber leur Blackberry en trônant sur leurs ouailles du haut de leur sublime et stérile suffisance.

Le secteur privé n’est pas en reste

D’ailleurs, on aurait tort de limiter l’univers de Shepard/Boullet à la seule fonction publique. Il suffit d’œuvrer dans une grande entreprise privée pour comprendre que ce secteur n’est guère en reste, question mise en spectacle, sur son cousin du public.

Même tendance à la réunionnite aiguë, mêmes cheveux coupés en quatre, même mise en scène burlesque de la comédie hiérarchique. Et les The Boss y sont magnifiquement encadrés par des contrôleurs de gestion, gabelous des temps modernes à costume-cravate étriqué, en chasse du moindre centime à très court terme. Au détriment de toute autre perspective d’avenir.

Quant à la pertinence de certains services du privé, j’ai le cuisant souvenir du jour où le contrôleur de gestion du mon grand employeur supprima la moitié de l’effectif du mien, au grand dam du syndicaliste Yéti... sans que cela ne perturba en rien le chiffre d’affaires des années suivantes. Et ne parlons pas des profits.

Reconsidérer le travail dans l’organisation de la société

Dans le public comme dans le privé, il convient, je pense, de reposer le problème de l’utilité, de la finalité et encore plus de la répartition du travail au sein d’une société donnée :

  • De quel volume de travail cette société a-t-elle besoin pour satisfaire les besoins de la collectivité ?
  • Comment répartir entre les membres de la collectivité un volume de travail rendu moindre que ce qu’il fut jadis du fait des progrès de la productivité ?
  • Comment prendre en compte ceux qui ne pourront se voir attribuer une charge de travail... faute de travail réellement utile (pas sûr que le renflouement des effectifs de toubibs, infirmières ou profs compense la disparition des emplois purement « honorifiques ») ?

Faute de quoi nous continuerons à nous agiter en « représentation » un peu pathétique de ce travail, dévalorisant la valeur qu’on voudrait lui accoler.

Et les Zoé Shepard/Aurélie Boullet auront tout loisir, avec talent, de nous amuser en peignant notre propre ridicule.

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  • apig
    apig
    cochon
    • Posté à 17h31 le 24/09/2010
    • Internaute 112914
      cochon

    Un brulot dénonçant l’inefficacité et le corporatisme des fonctionnaires ?

    Vite, dénonçons tous en coeur l’amalgame
    et empressons nous de relativiser en mettant le doigt sur les petits gâchis qu’on observe chez les entreprises du secteur exposé.

    Bref, faisons un total hors sujet et noyons le poisson.

    • Fifidou
      Fifidou répond à apig
      Post Doc
      • Posté à 17h43 le 24/09/2010
      • Internaute 48893
        Post Doc

      Arf... Faisons simple.
      Il y a deux sortes de gens : les gens qui bossent au boulot et ceux qui glandent.
      Et un des meilleurs moyens de glander, c’est d’être protégé par une organisation du travail, disons, peu souple...
      Et niveau organisation du travail un peu sclérosée, je connais deux bons exemple : la fonction publique et les grosses boites...

      • apig
        apig répond à Fifidou
        cochon
        • Posté à 18h14 le 24/09/2010
        • Internaute 112914
          cochon

        Tout à fait d’accord,

        mais dans un cas (hors sujet), ce sont les actionnaires qui sont lésés,
        et dans l’autre (le sujet du bouquin), ce sont les contribuables.

         
        • Le Yéti
          Le Yéti répond à apig
          yetiblog.org
          • Posté à 18h27 le 24/09/2010
          • Internaute 6095
            yetiblog.org

          Juste deux questions, apig :

          - Considérez-vous qu’il faille traquer le travail inutile, dans le privé comme dans le public, pour se défaire des emplois sans objet ?
          - Si oui, que faites-vous des gens qui occupent ces postes ?

          • apig
            apig répond à Le Yéti
            cochon
            • Posté à 18h40 le 24/09/2010
            • Internaute 112914
              cochon

            Je vois où vous voulez en venir, donc je vous retourne les questions :

            -Mais de quel droit voulez vous intervenir dans une entreprise privée pour traquer les gachis ?

            -Pourquoi voulez vous qu’une réorganisation du travail implique forcément des licenciements ?

            • Le Yéti
              Le Yéti répond à apig
              yetiblog.org
              • Posté à 20h10 le 24/09/2010
              • Internaute 6095
                yetiblog.org

              Réponse à vos deux questions :

              - Pas besoin d’intervenir dans les entreprises privées, celles-ci s’en chargent très bien toutes seules par leurs « restructurations » et leurs « réductions de coût ».

              - Je ne VEUX pas que cette réorganisation du travail « implique forcément des licenciements », je CONSTATE qu’il en est toujours ainsi.

        3 autres commentaires
  • undeplus
    • Posté à 17h37 le 24/09/2010
    • Internaute 126397

    Je n’ai pas lu le livre.
    le commentaire n’est que sur l’article.

    Un semi-oubli peut-être : il y a donc aussi beaucoup de compétence gaspillée dans les phénomènes de cour.

  • Lairderien
    • Posté à 18h27 le 24/09/2010
    • Internaute 22751

    « Reconsidérer le travail dans l’organisation de la société »

    Voila un moment que cette idée me trotte aussi dans la tête avec cette remise en cause de l’âge de la retraite. En réfléchissant (un tout petit peu pour ne pas éblouir) je me rends bien compte que dans nos société civilisées, une grosse partie du travail et donc des emplois n’ont aucune utilité pour satisfaire les VRAIS besoins qui sont : se nourrir, se vêtir, se loger, se soigner, se cultiver et accessoirement se divertir.
    Tout le reste et du superflu généré par la société de consommation que nous nous sommes laissés imposer et qui nous incite à consommer de l’inutile, pas seulement fabriqué en Asie (à quoi sert réellement une ferrari ou une porsche à part frimer idiotement et étaler la richesse qu’on a su faire suer du burnous des autres ?)

  • Chris.A
    Chris.A
    Ni pour,ni contre,bien au (...)
    • Posté à 18h29 le 24/09/2010
    • Internaute 32905
      Ni pour,ni contre,bien au (...)

    Voilà un article comme je les aime. Merci Le Yeti.
    Vous avez absolument raison de conclure que la société doit repenser le travail, dans sa globalité.
    Nous avons trop longtemps sanctifié le paraitre, l’avoir et le futile qui ne sont au final que des « représentations pathétiques de ce travail “.
    A la problématique que vous énoncez, j’ajouterai la gratuité et un revenu minimal garanti pour tout citoyen majeur.

  • tambien
    tambien
     ?
    • Posté à 19h28 le 24/09/2010
    • Internaute 114710
       ?

    Bonjour
    je n’ai pas tout saisis dans votre écrit.
    Il me manque l’intonation et le regard !

    Voulez vous parler de la finalité du travail ou au travail ?

    Je travaille dans une Collectivité territoriale et en plus (je cumule !) le service santé au travail (ça existe !).
    Je n’arrive pas à saisir ce que vous voulez proposer .

    Il faudrait déjà que j’arrive à comprendre ce que vous dénoncez.

    En effet, les « réunionites » aiguës, les temps de pause café, etc sont des représentations du fonctionnaire qui sont dépassées.
    Les fonctionnaires qui partent en retraite ne sont pas remplacés.Dés lors , nous travaillons à flux tendu.

    Tout le vocabulaire ( portefeuilles à gérer , de plus valu à dégager dans le s services etc ) montre que nous sommes dans des Collectivités qui s’alignent sur les entreprises du privé.D’autant que beaucoup de Collectivités sont en cessation de paiement.

    Dés lors de manière réelle , concrète que proposez vous pour que la souffrance au travail ne soit pas un mot et que l’on cesse de jouer avec les clichés des travailleurs profiteurs ?
    Que proposez vous pour que les biens dits de service à la personne (santé, social) soient en phase avec la réalité de la demande ?
    Comment équilibrez vous l’offre et la demande ?

    Vaste programme ! !
    Je vais voir si je vote pour vous en 2012 ! (humour )

    Bon repos de fin de semaine, camarade !

    • Le Yéti
      Le Yéti répond à tambien
      yetiblog.org
      • Posté à 20h16 le 24/09/2010
      • Internaute 6095
        yetiblog.org

      « Je n’arrive pas à saisir ce que vous voulez proposer “

      Une grande partie du problème est là !

      Non, je rigole. Pour plus d’explications et de détails, je vous invite à parcourir Lien tel que le publia il y a quelques temps Rue89

      • tambien
        tambien répond à Le Yéti
         ?
        • Posté à 20h49 le 24/09/2010
        • Internaute 114710
           ?

        z’il est où le programme ? !
        Sans rire : ça m’intéresse, camarade !
        Le lien svp, gracias

         
        • Le Yéti
          Le Yéti répond à tambien
          yetiblog.org
          • Posté à 22h49 le 24/09/2010
          • Internaute 6095
            yetiblog.org

          Vous cliquez sur le lien (en gras) : Lien. Vous tombez sur le premier volet. Ensuite, très simple, les liens vers les volets suivants sont en bas de chaque billet (cliquez dessus).

          Faut tout vous expliquer, vous ! (Non, là encore, je rigole, vous fâchez pas.)

        1 autres commentaires
  • A déménagé le 18-1
    • Posté à 07h59 le 25/09/2010
    • Internaute 116615
      bc

    Vous loupez à mon humble avis un point important.
    C’est dans les lieux de pouvoirs ou l’on trouve le plus de gens qui ne font rien d’autre qu’à conserver leur poste.
    Les sièges des grandes entreprises, les assurances, les banques, les sièges des collectivités locales....
    Le manager a le pouvoir de mettre les autres au travail sans forcément bosser beaucoup, il a donc une petite cour à entretenir, c’est dans ce creuset que l’on trouve des gens débordés qui ne font rien d’autre que paraitre travailler et à qui ils arrivent de se fatiguer pour éviter le vrai labeur quand parfois il parait.

  • Atlantis
    Atlantis
    Etudiant apolitique
    • Posté à 11h04 le 25/09/2010
    • Internaute 39710
      Etudiant apolitique

    Dites, c’est un poil mauvaise fois votre article mon cher Yéti.
    La différence majeure entre une entreprise et un service public, c’est que ce dernier est financé par les impôts du contribuable. Qu’il y ait des feignasses chez BNP, je m’en fous, ça ne regarde qu’eux, mais ça me gêne un peu plus quand c’est dans une collectivité local.
    Après, j’ai bossé dans une petite mairie cet été. Franchement, je pense que c’est assez représentatif. On y retrouve un niveau de travail varié, allant de la franche glandouille/incompétence (pour certain, on regrette de ne pas pouvoir les virer) au travail assidu dépassant largement les 35h ( en particulier les plus jeunes fonctionnaires).

    • Le Yéti
      Le Yéti répond à Atlantis
      yetiblog.org
      • Posté à 14h33 le 25/09/2010
      • Internaute 6095
        yetiblog.org

      « La différence majeure entre une entreprise et un service public, c’est que ce dernier est financé par les impôts du contribuable. “

      Même question qu’à apig plus haut, mais reformulée pour l’occasion :

      - si vous supprimez tous les postes ‘inutiles’ de la fonction publique ;
      - et si en plus les BNP and co du privé se débarrassent de tous leurs ‘feignasses’ ;
      - vous en faites quoi, vous de toutes ces bouches oisives, dans le cadre du système actuel ?

      Réponses :

      - vous réduisez le nombre de contribuables et de consommateurs indispensables au bon fonctionnement de l’État et à la dive ‘croissance’ ;
      - vous êtes contraints de leur assurer les minima sociaux... avec l’argent des contribuables de plus en plus pressurés, car de plus en plus rares.

      Vous voyez bien que ça ne tient pas debout, votre truc !

      • Atlantis
        Atlantis répond à Le Yéti
        Etudiant apolitique
        • Posté à 15h20 le 25/09/2010
        • Internaute 39710
          Etudiant apolitique

        Je ne dis pas forcément supprimer les postes (qu’est ce qui est utile, qu’est ce qui ne l’est pas, c’est déjà un sacré débat), mais au moins de faire le boulot pour lequel on est embauché. Le problème de la fonction publique, c’est que dans une large mesure, il est possible de rien foutre et de ne pas avoir d’ennuis. Qu’il y ait au moins des sanctions pour les feignants.

         
        • Le Yéti
          Le Yéti répond à Atlantis
          yetiblog.org
          • Posté à 09h01 le 26/09/2010
          • Internaute 6095
            yetiblog.org

          UNE APPARENCE D’ADHÉSION

          « ... au moins de faire le boulot pour lequel on est embauché »

          Et si en fait, on était embauché surtout pour « représenter » le travail, plutôt que pour travailler ? Il suffit d’aller dans une grande entreprise, qu’elle soit d’État ou privée, pour sentir combien tout le rituel hiérarchique, le « jeu » des apparences de travail engluent les « travailleurs » dans cette représentation assez pathétique.

          Dans une société où le travail se raréfie naturellement du fait de la hausse prodigieuse de la productivité, ce spectacle tend évidemment à prendre le pas sur le travail lui-même. Ce n’est même plus un problème de courage ou de sens des responsabilités, mais une question de survie sociale : comment conserver mon emploi.

          Je n’aime pas ce qualificatif de « feignasse » ou de « fainéant » qui revient en boucle dans les commentaires. Coconne, l’Intrigant ou The Boss ne sont pas forcément des « feignasses ». Ils sacrifient avec infiniment d’efforts à ce que le système attend surtout, et avant tout, d’eux : une apparence d’adhésion à ce système (cf. également le syndrome du « bureaucratisme » soviétique, qui précède - annonce ? - son effondrement).

        1 autres commentaires
  • george12
    george12
    Le vain haineux.
    • Posté à 18h09 le 25/09/2010
    • Internaute 95707
      Le vain haineux.

    On se demande pourquoi on paie des impôts... Gageons que les crapules qui s’en gâvent s’étouffent ou s’infarcissent de petits fours lors de leurs ineptes réunions de « travail ».

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