Le Yéti, voyageur à domicile

Chroniques d'un voyageur à domicile qui ne voulait pas conquérir le monde, mais être conquis par lui.

Ce n'est pas la violence qui mène au chaos, mais l'inverse

Le Yéti
yetiblog.org
Publié le 20/10/2010 à 10h16

Voici que tous semblent tomber des nues : la France est menacée par le « chaos », « l’insurrection » y pointe le bout de son nez, l’expression de « guérilla urbaine » est soudain dépouillée de ses guillemets.

Et les bonnes âmes tremblantes de s’effaroucher, de crier haro sur les casseurs, sans voir qu’une partie de ceux-là sont leurs enfants. Et d’envoyer, pour mater les mutins, des « forces de l’ordre » qui n’hésiteront pas à tirer au flash-ball sur des mômes de seize ans.

Cette sourde montée de la violence n’est pourtant pas sortie d’un chapeau de magicien. Rappelez-vous, l’an passé, la violence des « Conti » saccageant la préfecture de Compiègne, les séquestrations de cadres et les menaces de dynamitage d’usines à la bouteille de gaz, l’interminable fronde des étudiants.

Est-ce ces explosions de violence qui conduisirent à la fermeture de l’usine Continental de Clairoix, qui gonflèrent les rangs de Pôle d’emploi, qui saccagèrent notre Education nationale ?

Le chaos, nous y sommes

Hypocrites, naïfs, autruches que nous avons été de ne voir, ni ne vouloir voir venir le chaos. Le chaos, aujourd’hui, nous y sommes.

Un chaos proprement organisé par une bande de malfaisants sans foi ni loi, qui ont :

  • délocalisé nos outils de production dans des pays où l’esclavage des mômes subsistait au nom de la liberté et de la rentabilité
  • transféré l’argent public dans des poches privées (la dette publique, c’est exactement ça !)
  • laminé les services publiques, fermé des hôpitaux, supprimé des postes d’enseignants et des classes, rayé des tribunaux, ruiné les dernières protections sociales.

Tout ça sous les régimes de droite comme de pseudo-gauche, accompagné par des organisations syndicales lénifiantes, et avec la bénédiction d’une majorité d’électeurs désemparés qui n’a rien trouvé mieux que de se donner pour guide le plus ridicule des malfaisants. Le tout sur fond de délabrement moral et intellectuel.

Aucune solution de rechange institutionnelle

Ce qui frappe le plus aujourd’hui, ce n’est pas la catastrophe en elle-même, mais le fait que nous ayons tous perdu la main sur notre destinée. Petits comme puissants. Car derrière leurs rodomontades, ceux-là suent le désarroi et l’impuissance.

Plus de contre-pouvoir politique (la sociale-démocratie est aujourd’hui à la tête du FMI), ni médiatique (médias du microcosme tous aux mains des puissances d’argent), ni syndical (trop occupé à sauver ce qui reste de ses vieilles prérogatives).

Lors des derniers scrutins européens, dans des pays où la situation est tout aussi calamiteuse, ce n’est pas les forces progressistes qui ont effectué une percée significative, mais les puissances régressives.

Arme du désespoir, du cynisme... et de toutes les reconstructions

Voilà pourquoi la violence naît du chaos et non l’inverse. Par désespoir, par calcul cynique des pouvoirs en place quand ils se sentent désarçonnés, mais aussi parce que de tous temps elle a été la seule arme de reconstruction quand les paysages étaient par trop dévastés. La violence, disait Camus, ne peut être légitimée, mais ne peut non plus être évitée.

C’est par la radicalisation des grèves de 1936 qu’ont été arrachés les premiers congés payés. C’est par la guerre que notre pays a été libéré du joug nazi et que le Conseil national de la résistance a pu imposer les protections sociales élémentaires. C’est par la violence des manifestations de 1968 qu’ont été obtenues des lois déterminantes d’émancipation féminine.

Aujourd’hui, la Grande Crise mondialisée propage inexorablement ses métastases. Notre pays est loin d’être le seul touché, mais il l’est. Nos pouvoirs politiques sont hagards. Nos institutions et notre organisation sont à l’agonie.

Une étape douloureuse mais incontournable

Une agonie ne se déroule jamais de façon linéaire. Elle est longue, douloureuse, alternant périodes de chute inexorable et illusoires intermèdes de rémission. Que le mouvement de radicalisation actuel s’essouffle et il se trouvera quelques indécrottables esprits éclairés pour railler les prédictions des aboyeurs de fin du monde.

Pourtant il n’est nulle question ici d’annonce de fin du monde, ni d’apocalypse. Mais du constat désormais vérifié de la fin d’UN monde. Et de la nécessité de commencer à bâtir les fondations de celui qui le remplacera.

Cette reconstruction passera, hélas, par l’étape incontournable de la violence. Les peuples et leurs dirigeants n’ont pas, n’ont jamais eu, les moyens intellectuels et mentaux de s’en épargner les tragédies.

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  • Bardamu
    Bardamu
    difficile
    • Posté à 11h09 le 20/10/2010
    • Internaute 25491
      difficile

    Ce qu’il y a de bien chez le Yéti, c’est qu’il décourage la caricature.

    On se dit, non quand même, en 2010, ce genre de gauchisme grotesque n’existe plus, et hop, on tombe sur un billet du Yéti.

    Tout le texte est résumé dans la phrase : « Cette reconstruction passera, hélas, par l’étape incontournable de la violence. »

    On notera la cautèle du « hélas », qui dissimule la bonne vieille fascination de l’extrême-gauche pour la révolution sanglante, ses rêves d’échafauds et de têtes coupées, toujours avortés...

    Il s’agit, une fois de plus, de légitimer la violence, avec toujours le même sophisme de justification : « notre-violence-n’est-qu’une réponse-légitime-à-la-violence-de-l’Etat », vieille antienne, slogan usé, repris en choeur par tous les fanatiques depuis que le fanatisme existe...

    On attend le sang avec impatience.

    On incite de pauvres gamins à aller manifester pour servir de chair à canon à la gauche, avec le secret espoir que peut-être un d’entre eux va y laisser la vie, à la Malik Oussekine...

    Tout ça devrait faire rire, tellement c’est gros, trellement c’est bête et méchant, mais on n’y arrive pas.

    Parce que c’est plus répugnant que drôle.

  • Version Alpha
    Version Alpha
    Erreur 404
    • Posté à 12h07 le 20/10/2010
    • Internaute 130159
      Erreur 404

    Peu importe qu’il soit bien rédigé, le fond de cet article est dérangeant. Vous estimez qu’il est impossible de résoudre les problèmes actuels sans violence ? Je pensais justement que le but des démocraties était justement de permettre les dialogues sans devoir négocier avec des panzers.

    C’est avec ce genre d’idées que les différents groupes sociaux se cristallisent au lieu de chercher des compromis nécessaires à la cohabitation des différences.

  • Yvon le Zébulon
    Yvon le Zébulon répond à Version Alpha
    L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
    • Posté à 12h13 le 20/10/2010
    • Internaute 65781
      L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

    [ « Je pensais justement que le but des démocraties était justement de permettre les dialogues sans devoir négocier avec des panzers ».]

    La Démocratie est déjà mise en pièce par le pouvoir actuel ! ! !

    J’espère que vous avez perçu cela, sinon c’est à désespérer.

    1° - Avez vous eu l’once d’un vrai dialogue au sujet de la loi Woerth ?
    2° - Sarkozy a-t-il passé outre - oui ou non - au vote NON sur l’€urope ?

    Pour ne citer que deux exemples...afin de prouver que si nous ne faisons rien, nous perdront peut-être aussi nos droits aux congés annuels.

  • Adéménagé le 3 janvier 2011
    • Posté à 12h15 le 20/10/2010
    • Internaute 29846
      menuisier

    @ Bardamu

    Des fois, je me demande si vous savez lire ou avez un minimum de comprenette.

    Il dit -et c’est un point qui se discute- que les changements de société fondamentaux, invariablement se font dans la violence.
    Ce qui ne revient pas à souhaiter l’exercice de la violence mon bon.

    Si vous voulez, on peut dire que l’eau boue à 100° sans pour autant être un incendiaire.

    Et caricature pour caricature, dans le genre droite bourgeoise terrifiée à la pensée que son monde va changer et que peut être il y aura moins de beurre dans le caviar, vous êtes vous-même exemplaire.

  • Nol le fol
    • Posté à 13h08 le 20/10/2010
    • Internaute 24741

    J’ai perdu l’habitude de commenter les articles de la rue, mais là ce billet du Yeti me met vraiment mal à l’aise. Pas seulement en raison de opinions exposées mais aussi de l’art consommé de la manipulation qui s’y dévoile.

    L’argumentaire de base semble, en effet convaincant : on rappelle que la violence est avant tout un symptôme du ma-être social, et que les « débordements » qui se sont multipliées ces dernières années sont surtout imputables à la disparition de tout dialogue social et au déséquilibre consécutif à l’absence de tout contre-pouvoir étatique à la mondialisation libérale.
    On peu contester tel ou tel point, mégoter sur les références historiques (les grèves de 36 ont été radicales par l’occupation pacifique des usines, non par une violence nihiliste telle qu’on la voit se développer depuis des années ; mai 68 a permis des conquêtes sociétales mais a probablement aussi retardé l’alternance politique), mais on semble s’orienter vers une conclusion consensuelle : pour transformer l’essai, il faudrait que cette violence sociale se canalise derrière un véritable projet politique qui offre une alternative à l’ordre actuel.

    Que nenni !

    Le billet bifurque totalement dès le 3e paragraphe, conclue que puisque il ne semble exister aucune solution de rechange institutionnelle, il faut non pas en construire une mais tout détruire, et tourne - malgré les précautions langagières relevées plus haut par Bardamu - à l’apologie pure et simple de la violence purificatrice, arme et argument de toute les idéologies totalitaires de l’époque contemporaine. On croirait lire le Souvarine de Germinal qui préfère sacrifier des mineurs sur l’autel des idées anarchistes, par une action terroriste individuelle, plutôt que de miser sur l’action collective des ouvriers en grève.
    Le pompon est de convoquer Albert Camus à l’appui d’une rhétorique en contradiction totale avec son oeuvre.

    Ce qui est le plus dérangeant, ce ne sont pas les idées radicales du Yeti, mais l’incroyable cynisme avec laquelle il les « vend ». Aucune réflexion sur les conséquences, aucune considération - quoiqu’on en dise - pour l’aspect humain de la violence sociale dont il est question, juste une larme de crocodile sur « l’étape douloureuse et incontournable » qu’elle constitue, qui rappelle les grandes heures de la Pravda.

    J’ai du mal à comprendre comment quelqu’un qui met ses espoirs dans une révolution politique, peut faire ainsi l’apologie de la violence nihiliste et de l’absence totale du culture politique qui l’accompagne. A mon sens, la violence sociale croissante de ces dernières années est certes une réaction aux pressions économiques mais s’avère aussi être une formidable régression de la culture politique de gauche. Cette violence est brandie comme repoussoir et favorise toutes les manipulations du gouvernement.

    Dans cette situation de conflit, appeler à la résistance à outrance est la posture la plus facile, surtout derrière un écran ; mais c’est aussi le moins réfléchie et la plus cynique.

  • Srgvlt
    Srgvlt
    Twitter @srgvlt
    • Posté à 14h43 le 20/10/2010
    • Internaute 23660
      Twitter @srgvlt

    merci pour cet article, ça méritait d’être dit !

    vous évoquez camus, on peut rappeler aussi sartre, qui disait que la violence était le recours de ceux qui n’en ont pas ou plus d’autres.

    au fond du marasme des contre-pouvoirs que vous évoquez, ce point me semble important et donne, je crois, à réfléchir

  • framboise92
    framboise92
    je choisis la campagne, la (...)
    • Posté à 15h26 le 20/10/2010
    • Internaute 24519
      je choisis la campagne, la (...)

    J’émets une réserve, Yéti : (si tu veux bien)
    « Les peuples et leurs dirigeants n’ont pas, n’ont jamais eu, les moyens intellectuels et mentaux de s’en épargner les tragédies. »

    Parfois, tout de même, à condition qu’on ne prenne pas l’exemple d’un passage à l’extrême opposé, ça peut se faire sans violences.
    Evidemment, ce n’est pas parfait, mais c’est vivable.
    Hors, depuis 2007, il est vrai que nous frisons l’insupportable. Moi, je suis noyée dans l’insupportable, ça me rend malade.
    Je te comprends, mais il ne faut pas non plus dire que tout gouvernement doit être mis à feu par le peuple. Enfin, bon, moi, c’que j’dis....
    NB : le peuple est parfois violent de part son manque de réflexion aussi. Les 53%, par exemple. Moi, je trouve ça « violent » ! (même si je m’y attendais, je me suis -fait violence- pour ne pas lui rentrer dedans au peuple ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! !

    Je me souviens avoir lu dans « Playdoyer pour le bonheur » de Matthieu Ricard que même Bouddha dit qu’on peut réagir avec violence quand la souffrance d’autrui est évidente (en gros).

    Là, en ce moment, elle est évidente, mais pas sous une forme sanguinaire. On la sent venir. Elle arrive de part la réaction au mépris. C’est très délicat comme décision à prendre.
    J’avoue très franchement que je pense que sans violence, ce mouvement n’aurait pas eu autant d’impact. Mais pourquoi ne pas avoir essayé depuis le début de réagir ?
    Donc, la violence elle est en effet le résultat du manque de courage des gens à l’éviter.
    Il y a plusieurs responsabilités dans l’affaire. quant au tit, c’est du domaine médical !

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