Le Yéti, voyageur à domicile

Chroniques d'un voyageur à domicile qui ne voulait pas conquérir le monde, mais être conquis par lui.

Chronique de la révolution égyptienne par un « voyageur à domicile »

Le Yéti
yetiblog.org
Publié le 01/02/2011 à 11h51

Le propre du « voyageur à domicile » n’est pas de décrire des évènements lointains en s’y immergeant ou en s’y impliquant. Mais d’en faire la chronique de son point de vue à lui. C’est-à-dire de son trottoir ou de son comptoir. Avec ses compagnons de chemin ou d’apéro. A cet égard, les réactions à la révolution égyptienne (après la tunisienne) sont éclairantes.

Comme un match à la télé

Il y a bien sûr les enthousiastes, les supporters (dont, reconnaissons-le, je suis sans modération), ceux qui suivent les épisodes et leurs rebondissements comme un match à la télé.

Ceux-là s’enfièvrent, s’extasient, applaudissent, retiennent leur souffle, poussent, encouragent, commentent, vivent les évènements par procuration, se libèrent de désirs trop longtemps refoulés, se laissent finalement aller à un doux délire.

« Peuples du monde entier, ne nous laissons plus abuser, suivons l’exemple de la Tunisie, de l’Egypte et de ceux chez qui germe une juste révolte contre les dictateurs et exploiteurs » (Danielle29)

D’autres intègrent l’évènement à leur propre démarche, se l’approprient, le nationalisent en quelque sorte, le brandissent en étendard, l’adaptent à leurs ambitions, le ramènent sur leurs trottoirs ou leurs comptoirs, le récupèrent à leur profit, mais pour tenter d’en amplifier l’impact.

« La révolution est de retour. La question n’est pas si elle viendra, mais quand elle viendra chez nous. » (Jean-Luc Mélenchon)

De quelques aigreurs dans le camp des perdants

Et puis il y a les autres, les partisans déconfits de l’autre camp, où ceux qui font mine de se tenir à l’écart du match, mais sont emportés malgré eux par le tourbillon déchaîné. Ceux-là freinent des quatre fers, retournent à l’occasion leur veste, récupèrent eux aussi l’évènement, mais à l’inverse, pour en atténuer ou en détourner la portée, quitte à modifier quelque peu l’ordre et le contenu des épisodes.

« Eh bien, bonjour à tous, ce matin nous allons encore hélas... ou peut-être heureusement, nous n’en savons encore rien, parler de l’Egypte... Il y a quand même une exception [à la prudente circonspection des pays occidentaux, ndlr], c’est le président Obama. Celui-ci s’est porté en avant à accepter d’attaquer Moubarak à un moment où les choses n’étaient pas en train de basculer. » (Alexandre Adler)

Enfin, les amers, les vaincus, ceux qui prennent acte (et pour cause) d’une victoire qui n’est pas la leur, mais essaient immédiatement d’en annihiler le retentissement, le dépouillent rageusement de toute exaltation et de tout espoir à venir. Soit par aigreur de perdants. Ou pour justifier le fait qu’eux ont renoncé depuis longtemps à être un jour des gagnants.

« Dans quelques mois vous verrez que le “peuple” se sera fait enfler de toutes parts en croyant récupérer de la justice, de la liberté, de la démocratie... » (reptilien lol)

La morale de la chanson...

Je ne sais pas, vous, mais ce genre de commentaires tout en acrimonie me fait irrésistiblement penser à cette chanson de Brassens, « Marquise », où le vieux tragédien Corneille disait à une jeune femme qu’elle aussi, un jour, se ferait « enfler » par l’outrage du temps.

« Le temps aux plus belles choses
Se plaîst à faire un affront :
Il saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front. »

Retenons en riant la réponse de la jeune femme :

« Peut-être que je serai vieille,
Répond Marquise, cependant
J’ai vingt-six ans, mon vieux Corneille,
Et je t’emmerde en attendant. »

Aller plus loin
  • 2636 visites
  • 49 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Holocrate
    Holocrate
    Douteur plus que douteux
    • Posté à 12h56 le 01/02/2011
    • Internaute 97427
      Douteur plus que douteux

    « Il y a bien sûr les enthousiastes, les supporters (dont, reconnaissons-le, je suis sans modération), ceux qui suivent les épisodes et leurs rebondissements comme un match à la télé »

    Bon, restons pratiques, le Yéti :
    Elles ne sont plus très fraîches - j’ai oublié de les mettre au frigo - mais tu reprendrais bien une chtite Carlsberg ? ; -)

    Ben oui, nous lisons les événements au travers de nos propres filtres, forcément ! « Subjectivité », que ça s’appelle... ou « mauvaise foi » quand on veut nier des évidences... d’où l’extrême fragilité du témoignage humain, à qui nous avons quasi toujours le tort d’accorder un crédit bien trop élevé.

    Par exemple, si, en l’occurrence, on me demandait mon pronostic, je répondrais que je donne les Frères musulmans gagnants... sauf si les militaires se rebiffent. Auquel cas, l’Egypte pourrait traverser la même zone noire que l’Algérie dans les années 90.

  • 101.7
    101.7 répond à Holocrate
    Promeneur
    • Posté à 13h13 le 01/02/2011
    • Internaute 59121
      Promeneur

    @ Holocrate

    « je donne les Frères musulmans gagnants... sauf si les militaires se rebiffent. Auquel cas, l’Egypte pourrait traverser la même zone noire que l’Algérie dans les années 90. »

    Argument réchauffé, changez d’argument !

    Je ne suis pas croyant, encore moins théocrate, pas susceptible de la moindre sympathie envers quelque clergé que ce soit.

    Si les habitants d’un pays, dans des conditions de réelle démocratie et de liberté de vote, ont envie de se doter d’un régime avec les frères musulmans aux manettes, de quel droit pourrait-on leur dire quoi que ce soit ?
    Les gens qui votent sont au fait de leur pays comme les citoyens du nôtre sont au fait de la France et pourtant... on pourrait en dire des choses et les habitants de ces pays que l’on considère, avec notre condescendance, comme mineurs pourraient nous en envoyer des choses à la figure...

    La façon de présenter les choses à « la jésuite » est contraire à l’intelligence.
    Il n’y a pas le choix entre la dictature (qui nous convient) et le chaos islamiste.
    Tous les musulmans ne sont pas islamistes.

    Il y a de l’espoir pour des voies ouvertes, culturelles, diverses, démocratiques, aimant la liberté. La sienne et celle de « l’autre ».

    Il y a de l’espoir dans la révolution, la vraie !

    Même les USA n’ont pas peur des islamistes, la preuve est qu’ils sont les inventeurs de la créature « Ben Laden », qui curieusement avec tous les moyens techniques, modernes et perfectionnés n’ont toujours pas attrapé ce fantasme, fantasme assez opportun pour revendiquer, dénoncer, faire frissonner les opinions publiques quand celles-ci sont en attente de résultats gouvernementaux qui n’arrivent jamais.

    Ah ce vieux fantasme des islamistes...

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 14h10 le 01/02/2011
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Il manque les pessimistes, les blasés et autres types disant qu’une révolution n’est qu’un défoulement entre deux dictatures, que tout cela ne débouchera sur un truc équivalent avec un nouveau maquillage.

    Mais c’est aussi une technique pour ne pas voir ses espoirs encore une fois déçu, comme ça si on a raison on sera pas désagréablement surpris, et si on a tort on pourra s’en féliciter : D

  • Danielle29
    Danielle29 répond à Keldan
    Soutien à amonhumbleavis
    • Posté à 15h02 le 01/02/2011
    • Internaute 30791
      Soutien à amonhumbleavis

    @ Keldan

    Vous avez raison, cela s’appelle un mécanisme de défense : ne pas trop s’enthousiasmer, pour ne pas risquer la déception.
    C’est bien mortifère !

    Un couplet du temps des cerises me vient à l’esprit à ce propos :

    « Si vous avez peur des chagrins d’amour, évitez les belles.
    Moi qui ne crains pas les peines cruelles, je ne vivrai point sans souffrir un jour... »

    Le choix de la vie malgré la souffrance me semble préférable à la mort psychique.

  • Éric  Perrin
    Éric Perrin répond à Le Yéti
    Ginkonaute
    • Posté à 20h49 le 01/02/2011
    • Internaute 51185
      Ginkonaute

    Ce qui m’effraie le plus c’est qu’on puisse croire que certains peuples pourraient prétendre à la démocratie et d’autres pas.

    Le simple fait que quiconque puisse prétendre qu’un pays comme l’Égypte, où 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté d’un côté, et de l’autre un pouvoir autoritaire répressif confisquant les richesses du pays, ne puisse pas pas prétendre à mieux.
    Que c’est bien triste mais que c’est comme ça ma bonne dame !

    Je ne peux pas le concevoir.

  • femmedesbois
    femmedesbois
    dans sa forêt
    • Posté à 22h15 le 01/02/2011
    • Internaute 93115
      dans sa forêt

    Ce matin, j’ai eu la visite d’un couple de voisins du genre complétement dépolitisés et plutôt résignés jusqu’ici mais qui m’ont parlé de la révolution en cours en Egypte et m’ont dit que ce serait bien que ce genre d’évenements arrive en France ! et ça je l’ai pris comme une bonne nouvelle, que le courage des tunisiens et des égyptiens finisse par donner un peu la pèche à notre société plutôt comateuse... En tout cas, bravo à eux et à leur courage !

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.