Le Yéti, voyageur à domicile

Chroniques d'un voyageur à domicile qui ne voulait pas conquérir le monde, mais être conquis par lui.

Sur l'interview de C. Millet : un viol est-il une souffrance surmontable ?

Le Yéti
yetiblog.org
Publié le 28/06/2011 à 13h41

C’est peu de dire que la récente interview de Catherine Millet publiée par Rue89 a semé le désarroi, déchaîné les passions, sinon la rage, parmi les commentateurs. En cause, une déclaration sacrilège de l’auteur sur le viol.

« Je risque de choquer, mais je ne comprends pas les femmes qui se disent traumatisées, sévèrement traumatisées par un viol. »

Et de préciser sa pensée :

« Une agression, c’est toujours traumatisant, bien sûr si le viol s’est fait avec violence, si vous risquez de perdre votre intégrité physique. Mais s’il n’y a pas eu ce genre d’agression, de menaces avec une arme, de coups, c’est un traumatisme qu’on peut surpasser comme n’importe quelle violence ordinaire. »

Que n’avait-elle osé proférer là ? Les réactions indignées fusèrent, passionnelles, excessives, pas vraiment nuancées. Du genre de celle-ci, par exemple :

« Moi ça me donne des envies de meurtre quand je lis que le viol ce n’est pas si grave. J’ai envie de dire, dans ces cas-là, vous n’avez qu’à essayer (il suffit de se balader toute nue dans un quartier pourri de banlieue à 4 heures du matin ça doit être facilement gérable) et nous en reparlerons après. »

Violences physiques et traumas moraux

Redescendons sur terre et essayons sereinement d’y voir plus clair. En réglant d’entrée une bonne fois pour toutes le cas de l’agresseur : un viol est un crime commis par des dégueulasses qui doivent subir les conséquences judiciaires de leurs actes, point.

Maintenant, reste le problème des victimes, de leurs traumatismes, de leurs souffrances. Reconnaissons une certaine légèreté de Catherine Millet lorsqu’elle reprend à son compte l’antienne sur la part de violence dans un viol : « Bien sûr si le viol s’est fait avec violence... » Ce qui supposerait qu’il pût ne point l’être, comme il fut bien imprudemment avancé à propos de l’affaire DSK.

Derrière cette maladresse, trop lapidaire sans doute pour être comprise, la question que la déclaration incendiaire de Catherine Millet pose est surtout de savoir si une souffrance plus morale que réellement physique peut être surmontée ou non.

On remarquera d’abord que la souffrance morale tient étroitement à tous les stimulus culturels dont l’individu est imprégné. Un sexe est culturellement bien plus « sensible » qu’une joue ou un plexus. Sinon en quoi un viol serait-il moralement plus douloureux et humiliant qu’une paire de gifles ou un coup de poing bien senti ?

La souffrance est partie intégrante de l’existence

Il y a ensuite la façon dont nous gérons nos souffrances. Car la souffrance est une part intégrante de l’existence. Je dirais même qu’elle est une PREUVE de notre existence. Les deux ne disparaissent que lorsque la mort nous en délivre.

On ne peut nier la réalité des traumatismes moraux. Ni refuser d’admettre que certains ne puissent s’en relever sans aide. Ou ne pas s’en relever du tout. Mais d’un autre côté, n’y a-t-il pas non plus une certaine facilité, sinon une sourde complaisance, à s’y abandonner ?

En ceci, je comprends la déclaration de Catherine Millet sur le viol. Nous vivons une époque où l’idée même de souffrance est rejetée en bloc... quand elle ne devient pas une raison de vivre ! Où le moindre trauma est immédiatement confié aux fameuses « cellules de soutien psychologique », ces antibiotiques de l’âme si en vogue actuellement.

Vivre, c’est apprivoiser sa souffrance

Nulle question de contester l’importance et l’utilité des antibiotiques, qu’ils soient physiques ou spirituels. Nulle question de nier qu’ils puissent être indispensables dans les cas les plus aigus. Mais qui ne constate aujourd’hui les ravages de leur abus, en ceci qu’ils ont fini par pallier et affaiblir nos propres défenses naturelles ?

Vivre – je veux dire bien vivre n’est-ce pas essayer de composer avec ses souffrances ? Et, dans le cas du viol qui nous préoccupe, n’est-ce pas apprivoiser ces chaînes culturelles enfermantes, sources de douleurs morales autant que tous les autres actes de violence que nous subissons ? Surtout en ces périodes d’incertitudes où fleurissent les crispations mentales les plus régressives.

« Paradoxalement, ceux qui considèrent le traumatisme du viol comme définitivement et obligatoirement irréparable rejoignent les anciens salopards qui considéraient qu’une femme violée était détruite à jamais par le déshonneur. » (Cultive-ton-jardin, blogueuse)

J’ai connu autrefois un ami très cher qui passa une partie de sa jeunesse dans le camp d’Auschwitz, la suivante dans les prisons staliniennes hongroises. Il resta d’un naturel enjoué, ne se plaignait jamais, ni ne gémissait. Cela ne signifiait pas bien sûr qu’il ne souffrait pas. Simplement, il était parvenu à apprivoiser sa souffrance, à vivre avec.

Mais, bast, sur le même grave sujet, terminons par une pastille anti-douleurs plus légère. (Voir la vidéo)

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  • expat
    • Posté à 19h42 le 28/06/2011
    • Internaute 25627

    S’exprimer sur la soufrance des autres est toujours un acte dangereux et parfois insultant.

    LA soufrance, la douleur sont des choses inquantifiables. Aider les vicitmes ce n’est ni ridiculiser leur soufrance (il n’y a pas mort d’homme !) ni l’instrumentaliser (un fait divers/1 loi du gouvernment actuel). Si on est incapable d’eprouver de sympathiser avec une victime (aider est evidemment un exercice perilleux) il vaut mieux fermer sa grande gueule, surtout quand l’actualite nous porte a mediatiser le viol pour pouvoir tuer des gens de 10 000 m d’altitude sans la ressentir le moindre remord.

  • Paul1
    Paul1
    • Posté à 20h40 le 28/06/2011
    • Internaute 94469

    (desole pas d’accents, sans parler de fautes ; -))

    Bien loin d’etre en accord avec les propos tenus par le Yeti et C. Millet dans leurs tribunes, Il me semble qu’il y a pourtant une interessante question (question hein, pas conclusion) qui a ete soulevee.

    Tout d’abord, il ne s’agit pas de comparer la violence d’un viol avec celle d’un coup de couteau. Les deux sont absoluement horribles et insoutenables pour la victime qui en subira les consequences physiques et psychologiques sans jamais les oublier, a sa facon. Car dans tous les cas, il y a autant de facons de vivre une agression que d’agressions et de victimes. De meme, deux victimes de viols ne sont pas plus comparables dans la facon dont elles interiorisent leurs soufrances respectives.
    A ceux qui disent que le viol est fondamentalement different d’un coup de surin, je reponds oui, evidement. A ceux qui disent qu’un coup de poignard n’a pas la dimension humiliante, rabaissant et deshumanisante du viol, je reponds non : un coup de couteau est aussi une negation totale de l’etre, une humiliation supreme qui tend a dire « tu n’es rien de plus qu’un bout de bidoche que je decoupe comme tel avec mon couteau ». Il nie le droit a l’integrite physique et humilie, comme on le ferai avec un bout de viande.

    Pour ce qui est de la question interessante a laquelle je pensais, je tiens d’abord a dire que je ne nie nuellement la soufrance et l’horreur du viol pour les victimes, des riverains ont fait references a irreversible, et je suis en parfait accord (en passant, idem pour le coup de couteau).

    Il est clair que le contexte social et culturel experimentes par la victime jouent enormement sur la facon dont la violence va etre interiorisee et apprehendee (ce context ne fait pas tout, mais y joue un role important).

    La question devient alors : « quelle est la part d’aquis sociaux et culturels qui peuvent etre mis en cause dans les processus de vecu de la soufrance par une victime de viol ? » Et donc surtout : « comment peut-on agir sur ces representations culturelles et sociales, non pas pour aboutir a une negation de la soufrance (erreur de l’autruche...), mais pour donner de nouvelles armes aux victimes pour aprehender et vivre leur souffrance differement, et ouvrir d’autre voies a des elements de soulagements ? »

    En effet, le fait de reconnaitre le viol comme un crime a part entiere a change (pour beaucoup en tous cas je l’espere) les representations sociales liees a cette agression. Ceci a permis, je l’espere en partie tout du moins, de faire acceder la victime a un ensemble d’outils (institutions, associations, aide psuchologique, regard de la famille etc) pour apprendre a gerer cette soufrance y compris au quotidien (et encore une fois pas a l’elliminer, chose impossible), outils completement inexistant lorsque le viol etait synonyme de souillure.

    Donc quels sont les autres representations culutrelles contre lesquelles il faut lutter et comment lutter contre elles pour in fine, aider les victimes, socialement et individuellement ?

    Il me semble que si on jette aux ordures (a raison...) le manque d’empathie des deux auteurs concernes, il ne faut pas jetter avec cette question vitale pour le progres social et l’avenir des victimes de viol et autres agressions.

  • Enoch67
    Enoch67
    Profession libérale
    • Posté à 09h20 le 29/06/2011
    • Internaute 161669
      Profession libérale

    Un viol est un viol. Autrefois, on était violé et on se le gardait pour soi. Autrefois, oin vous coupait une jambe sans anesthésie et on se le gardait pour soi. Est-ce que nous voulons revenir à autrefois ? Moi, non. J’ai été violé enfant, j’ai serré les dents, je n’ai rien dit, j’ai mal vécu. J’ai perdu des années de ma vie entre alcoolisme, tentatives de suicide, et le reste. Je ne me souviens même plus de tout ce que j’ai vécu - des bribes seulement.

    Je suis le premier à dire que les victimes peuvent donner dans le victimisme, et je refuse cela. Mais de là à dire qu’on a perdu l’habitude de vivre avec sa souffrance, cela me pose un problème. Ce n’est pas totalement faux, mais si cela est dit comme trop souvent, avec maladresse et un brin d’agacement, j’entends : tu ne vas pas encore nous casser les oreilles avec ton histoire. Après un viol, la première réaction est la honte, et se taire. Avant, le silence était imposé. Aujourd’hui, on nous demande de parler, mais pas trop, pas à tout le monde. On est dans une situation assez floue où persiste l’envie de ne pas entendre et l’idée que parler est bien - contradictions.

    Surmonter sa souffrance, c’est aussi ce qu’on appelle « résilience ». Tout le monde n’en est pas doté également. Faut-il pour autant taper sur les doigts de ceux qui en manquent ? Ce n’est pas une situation qu’ils ont choisi.

    Et puis, la souffrance qui suit le viol est pernicieuse : on n’en voit pas tout. Les conséquences dépassent parfois de loin l’acte sans même que la victime s’en rende compte. On choisit un mode de vie qui exclut l’expérience vécue par toute une suite de micro-choix au quotidien. Une tristesse et une appréhension continues s’installent et donnent une tonalité nouvelle à toute votre existence. Même vos sourires et vos rires deviennent parfois mécaniques. Si vous ne prenez pas conscience de tout cela, vous risquez de vivre comme un automate - sans l’apparence de la souffrance. Cela aussi, je l’ai fait. On en arrive même, dans certains cas, à recréer la situation qui a mené à l’acte traumatisant, peut-être dans l’espoir que, cette fois-ci, un sauveur viendra enfin dissoudre ce noeud qui fait bouchon dans votre existence ?
    Les gens comme C. Millet qui parlent de façon aussi légère ne m’intéressent pas. Ils n’apportent rien en termes de compréhension. Qu’elle ne comprenne pas quelque chose ne veut pas dire que la chose en soi n’est pas compréhensible : c’est seulement la constatation d’un état d’esprit personnel que les lecteurs de Mme Millet seront contents d’apprendre. Pour mon compte, je ne suis pas lecteur des écrits de Mme Millet - et je le dis sans porter de jugement, croyez-moi.

    La vie, c’est également souffrir, mais certains souffrent davantage que d’autres : il y a une distance entre souffrir un chagrin d’amour et être rabaissé au rang d’objet sexuel. Il y a toute une litérature sur le viol et ce qu’il est convenu d’appeler « abus sexuel » (mauvais anglicisme). Ceux qui ne comprennent pas les souffrances liées à ce type de fait ne manqueront pas de s’informer.

    Moi aussi je veux vivre, mais les yeux ouverts. J’en ai assez de vivre d’automatismes.

  • Le Yéti
    Le Yéti
    yetiblog.org
    • Posté à 14h09 le 30/06/2011
    • Internaute 6095
      yetiblog.org

    LE COMMENTAIRE DE MAUD

    « Je ne m’exprime jamais sur les blogs, mais là, je ne peux pas laisser passer.

    Peut-être que CM a exprimé (trop) rapidement une pensée réelle.
    Pour avoir vécu ce genre de “traumatisme” et pour l’avoir totalement surmonté, j’ai eu affaire à des psy qui me discréditaient totalement, (tu es dans le déni) ou pire, des femmes qui, ne voyant que mon statut de victime (et avec un petit côté voyeur malsain), m’enfonçaient encore plus la tête sous l’eau (“ma pauvre ça doit être horrible, tu dois te sentir sale”).

    J’ai décidé de mener une vie heureuse, une sexualité épanouie, sans être dans le déni (je sais parfaitement ce qu’il s’est passé), mais (PITIÉ) sans devenir un zombie incapable de se reconstruire. C’est ma réponse à moi, c’est un F…K à mon agresseur, c’est MA VIE.

    Et je ne supporte pas qu’on me l’enlève, alors oui je suis en total accord avec CM, mais je comprends, que culturellement, on a tjs préféré mettre des termes comme “salie”, “détruite”, “ravagée”, “anéantie” sur ces femmes. Positif hein ?

    Moi, ma fille ce que je lui transmettrai sera : oui, ça peut t’arriver, fait attention dans certaines conditions, mais si ça t’arrive, ce ne sera pas la fin du monde, on agira pour que tu te sentes bien. Car je ne veux pas en faire une victime qui comme moi, n’a pas été capable de se défendre malgré la possibilité de le faire : j’avais déjà intégré que de tte façon je serais une victime. Et j’ai du faire tt le chemin en sens inverse en me battant contre les institutions “du viol” pour reprendre la main sur ma vie.

    PS : j’exclus bien-sûr les viols d’enfants de mon témoignage.

    En espérant que vous ferez l’effort de comprendre la subtilité. »

    ––-
    Ce commentaire a été laissé par une certaine Maud sur mon blog personnel à la suite du Lien.

  • soutenable lourdeur du néant
    • Posté à 23h15 le 30/06/2011
    • Internaute 134590

    D’habitude efficace, je vous trouve, sur ce coup, Yéti, à côté de la plaque.

    Tout d’abord car les propos de C Millet n’ont pas déclenché les ires des commentateurs sur le fait qu’ils entrevoient la possibilité d’une vie heureuse, pleine et équilibrée après un viol. C’est, il me semble, un fait acquis depuis longtemps (par les féministes, soit dit en passant) que l’humain est un animal d’une résilience sur laquelle on peut compter.
    Je crois que ce qui a hérissé les poils (les miens en tout cas), c’est que la manière « maladroite » dont s’est exprimée C.M. portait à confusion : on y lisait clairement une leçon de morale pseudo volontariste donnée à des nanas qui, après tout, se « laisseraient aller » à leur statut de victime... des filles qui manqueraient sacrément de couilles, voici ce qu’on comprend des propos de ladite dame.

    Ensuite, Yéti, votre sélection de commentaires « significatifs » des foudres commentatrices fait preuve de fort peu d’objectivité... des « envies de meurtres » ? Est-ce sérieusement ce que vous avez retenu des contributions des riverains ? Non, franchement, ce n’est pas très fair play...

    Enfin, vous concluez magistralement et exemple Auschwitzien à l’appui (au fait, ça vaut pour un point Godwin, ça, non ?), sur la souffrance comme caractéristique de l’Homme. Premièrement, et d’un point de vue strictement philosophique, vous enfoncez des portes tièdes, voire réinventez l’eau ouverte. Ajoutons qu’un complément équilibré à ce rôle de l’épreuve et de la souffrance dans la vie humaine est aussi le fait que moins il y en a, mieux on se porte...
    Simplement, vous êtes là à côté de la plaque. PERSONNE ne dit que les victimes de viols, comme toutes autres victimes de crimes qui s’attaquent aussi bien au corps qu’à l’âme, ne s’en remettent pas et restent à vie infirmes, marquées, souffrantes.
    Ce qu’on dit, c’est deux choses :

    1. On a tous et toutes des manières différentes de réagir, de digérer et de poursuivre sa vie : certains en seront incapables pour de nombreuses raisons, la majorité le fera, tant bien que mal. Là n’est pas la question.
    2. La majorité se « refait » TANT BIEN QUE MAL, et c’est là le point fondamental. Chacun à sa sauce, comme il le peut. Ce n’est ni les prêches volontaristes de la dame M., ni la philosophie gentillette, ni l’histoire (par ailleurs émouvante) de votre ami survivant des camps qui ne les aideront. Et c’est ÇA qui a fait réagir les commentateurs. C’est que la seule aide qu’on puisse apporter aux victimes, c’est un soutien psychique et une réparation juridique. Le reste est au mieux inutile, bien souvent franchement insultant.

    Du reste, j’aime bien ce que vous faites... ; -)

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