Zoom avant

Dans son blog Zoom avant, Olivier De Bruyn observe principalement l'actualité du cinéma sous tous ses aspects : esthétique, économie, politique... Il aime aimer et, à l'occasion, ne pas aimer et le dire. Il ne s'interdit pas de fureter dans d'autres territoires quand l'envie lui en prend : télévision, musique, sport... 

Cinéma : Michael Fassbender et le sexe, entre addiction et puritanisme

Olivier De Bruyn
Journaliste
Publié le 06/12/2011 à 11h44

A gauche, « Shame », de Steve McQueen, le portrait d’un New Yorkais noyé dans l’addiction sexuelle. A droite, « A Dangerous Method », de David Cronenberg, l’histoire du psychanalyste Carl Jung, traumatisé par son puritanisme. Résultat : deux films secouants interprétés par le même acteur, Michael Fassbender.

« Shame » : attention, choc

Il s’appelle Brandon et vit à New York, la « ville qui ne dort jamais ». Avec son physique avenant, son job de trader et son loft au cœur de Manhattan, le héros trentenaire arbore les signes extérieurs de la réussite selon les critères de l’époque : compte en banque bien rempli, emploi du temps chargé, maîtrise impeccable des nouvelles technologies. Tout ça...

Rayon sentimentalo-érotique, l’existence du très contemporain Brandon, séduisant de corps et d’esprit, paraît tout aussi dorée. Et l’ultramoderne solitude ne semble jamais devoir être son lot.

Addiction radicale au sexe

Sauf que « quelque chose » cloche gravement dans la vie, l’esprit et le corps du personnage incarné par Michael Fassbender. Brandon, en effet, est un addictif, un ultra-dépendant. Son obsession : le sexe. Un drogue dure qu’il consomme « pour de vrai », de préférence avec des prostituées, mais aussi (surtout) en fréquentant compulsivement l’univers du Net, où l’horizon des possibles virtuels semble infini.

Bref, derrière les apparences reluisantes, Brandon, le beau mec mutique, cohabite (sans jeu de mot) tant mal que bien avec ses pulsions en vrac.

Bande-annonce de « Shame »

Avec un tel sujet, on pouvait redouter les surenchères crapoteuses et les grands discours pontifiants. Il n’en est rien. Dans « Shame », Steve McQueen, le cinéaste, met en scène une fiction ambiguë, troublante, où chaque scène et chaque plan reflètent le combat intérieur du personnage, qui cherche partout l’assouvissement et la jouissance, mais ne les trouve jamais.

La liberté, c’est quoi ?

Après avoir accompli ses premiers pas dans l’art contemporain et la vidéo, Steve McQueen n’a eu besoin que d’un film (« Hunger », en 2008) pour imposer son nom au cinéma et faire (presque) oublier celui de son prestigieux homonyme acteur.

Dans son premier essai magistral, le cinéaste mettait en scène le martyr du gréviste de la faim Bobby Sands dans la prison de Maze, en Irlande du Nord, en 1981. La stylisation extrême du film rendait compte avec une puissance inouïe de la privation de liberté, du dérèglement sensoriel et du rapport intime à la mort. Dans « Shame », le cinéaste change a priori de registre. A priori seulement, raconte-t-il dans sa note d’intention :

« Hunger montrait un homme privé de toute liberté, “ Shame ” est le portrait d’un homme qui les a toutes. C’est tout autant un film politique, simplement il n’est pas lié à un contexte historique particulier. »

Quid du fantasme quand tout ou presque est à portée de clic et de regard ? Comment la sexualité s’en trouve parfois modifiée ? Pourquoi la liberté totale dont semble bénéficier le personnage est-elle devenue sa prison la plus intime ?

Quelle honte ?

Autour de ces questions, auxquelles il prend soin de n’apporter aucune réponse manichéenne, McQueen signe un film brûlant, dérangeant et formellement somptueux. Un film qui tape dans le mille de l’époque et échappe au puritanisme qui rodait pourtant dans les parages.

La honte signalée par le titre renvoie au sentiment profond éprouvé par le personnage. Un type torturé par des désirs, pulsions et conflits auxquels il ne comprend rien.

Afin d’éviter les polémiques (qui menacent toujours dès que l’on aborde ce genre de sujets), Steve McQueen cite Milan Kundera et son roman « L’Immortalité » :

« La honte n’a pas pour fondement une faute que nous aurions commise, mais l’humiliation que nous éprouvons à être ce que nous sommes et la sensation insupportable que cette humiliation est visible de partout. »

Le film donne à voir ce sentiment. Et l’un comme l’autre ne sont pas exactement de tout repos.

« A Dangerous Method » : Freud vs Jung

Par un curieux hasard, on retrouve Michaël Fassbender dans le nouveau film de David Cronenberg, un cinéaste qui a toujours été passionné (entre autres) par les troubles de l’intériorité et le sexe dans tous ses états.

Dans « A Dangerous Method », il a beau mettre en scène sa première fiction « historique » et en costumes, il reste fidèle à ses thématiques de chevet. Adaptation de la pièce de théâtre « The Talking Cure », de Christopher Hampton, le film – un rien théorique, mais toujours passionnant – arpente des zones que Cronenberg est l’un des seuls à fréquenter dans le cinéma contemporain.

Le match raison-pulsions

Début du siècle dernier. Sigmund Freud pose les bases de la psychanalyse. Parmi ses premiers et rares disciples : Carl Jung, qui ne tardera pas à se brouiller avec le maître et à fonder sa propre école.

Au cœur du désaccord entre les deux hommes, un combat théorique (en gros le primat de la sexualité dans l’inconscient pour Freud), mais aussi une femme : Sabina Spielrein, patiente, disciple et, pas accessoirement du tout, maîtresse de Jung.

Avant de devenir elle-même praticienne et de rejoindre le camp freudien, Spielrein vit une passion destructrice avec son mentor, ce dernier écartelé entre sa pratique d’analyste, sa morale qui pèse plusieurs tonnes et son désir cru pour la jeune femme.

Bande-annonce de « A Dangerous Method »

Très loin de l’académisme et du vaudeville-people avec stars de l’inconscient en têtes d’affiche grimées, Cronenberg met en scène le combat considérable de Jung contre lui-même. Et, en filigrane, celui de la passion anarchique contre la « sainte » raison et la morale. Des motifs qui rejoignent ceux de « Shame ». Et qui donnent l’occasion à Fassbender, dans la peau du héros tremblant, d’offrir une prestation tout aussi stupéfiante que dans le film de McQueen.

D’un côté, l’addiction comme elle n’avait encore jamais été filmée. De l’autre, les tortures du puritanisme mises en scène avec une redoutable intelligence. Comment dire ? Le sexe est aussi (parfois) une belle affaire de cinéma…

Infos pratiques
« Shame »
de Steve McQueen, sortie le 7 décembre

«  A Dangerous Method  », de David Cronenberg, sortie le 21 décembre

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  • 5 réactions
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  • dilettante non mélomane
    • Posté à 14h55 le 06/12/2011
    • Internaute 107984
      En stand-by

    J’irai voir les deux films avec intérêt et esprit critique en poche.
    Concernant « A dangerous method »...
    Au-delà de la relation entre Jung, Freud et leurs « patientes », j’attends de voir quelle idée est donnée en filigrane.
    S’il est suggéré que la psychanalyse freudienne et/ou ses avatars ultérieurs respectent des critères élémentairement nécessaires à la recherche scientifique, je m’énerverai.
    Si la légende de la psychanalyse, combattante en vue de la libération des moeurs sexuelles est colportée, je m’énerverai.

    Edit : Finalement, peut-être que je ne m’énerverai pas tant... Car le film s’inspire apparemment d’une pièce basée sur le livre de John Kerr, A Most Dangerous Method, 1993 (wikipedia anglais).
    Je ne l’ai pas lu. J’ai comme dans l’idée que certains « spécialistes » vont de nouveau partir en guerre.
    « Début du siècle dernier. Sigmund Freud pose les bases de la psychanalyse. » => C’est dès la fin des années 1890 que Freud travaille à cette construction entièrement spéculative. C’est toujours avant les années 1900 qu’il y inclue des idées inspirées de divers travaux en biologie ou des considérations sur la sexualité de Fliess de Fliess (pour certaines pseudo-scientifiques) pour les transformer, de manière créative, mais totalement impossible à confirmer ou infirmer.
    L’opposition entre Freud et Jung fait aussi partie de l’histoire d’un combat politique pour la survie d’une économie basée sur l’acceptation (en clinique) et la propagation d’un dogme pseudo-scientifique, qui pour survivre devait s’adapter à l’avancée des connaissances scientifiques... Et du détachement des chercheurs responsables de ce corpus d’idées invérifiables.

  • Maharajay
    Maharajay
    Trium Virat Sublimus
    • Posté à 16h23 le 06/12/2011
    • Internaute 88427
      Trium Virat Sublimus

    En ce qui concerne « Shame », ca rappel kan meme bcp « Le Démon » d’Hubert Selby Jr...

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  • Georges38
    Georges38
    Militant
    • Posté à 18h17 le 06/12/2011
    • Internaute 142119
      Militant

    Freud était un grand malade sur le plan psychologique et Jung a complètement débloqué au point de se prendre pour un dieu

    Mais beaucoup de psy continuent de faire fortune grâce à des naïves et naïfs

  • conseilsdestars.com
    conseilsdestars.com
    Chaque-jour-le-conseil-d'une- (...)
    • Posté à 10h45 le 09/12/2011
    • 177112
      Chaque-jour-le-conseil-d'une- (...)

    Shame va faire l’unanimité, à ne pas rater sans aucun doute.. La musique du film est exceptionnelle :

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  • Film français
    Film français
    Magazine
    • Posté à 17h08 le 13/12/2011
    • 177476
      Magazine

    Bonjour,

    Je travaille pour le magazine Le Film français. Nous souhaiterions vous inviter à un événement que nous organisons en début d’année prochaine. A cet effet, nous aurions besoin de vos coordonnées.
    Vous pouvez me joindre à l’adresse indiquée dans les renseignements.
    Bien cordialement, Florent.

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