Zoom avant

Dans son blog Zoom avant, Olivier De Bruyn observe principalement l'actualité du cinéma sous tous ses aspects : esthétique, économie, politique... Il aime aimer et, à l'occasion, ne pas aimer et le dire. Il ne s'interdit pas de fureter dans d'autres territoires quand l'envie lui en prend : télévision, musique, sport... 

« Le Havre » : le Père Noël s'appelle Aki Kaurismäki

Olivier De Bruyn
Journaliste
Publié le 21/12/2011 à 10h15

Cette année, le Père Noël vient de Finlande et, assurément, il ne boit pas que de l’eau. Dans sa hotte, il y a « Le Havre “, une fable poétique et politique. Son nom est Aki Kaurismäki. Le cinéaste conjugue tout à la première personne du très singulier. A son propos, on cite parfois Buster Keaton, Ozu, Bresson. A quoi bon... Kaurismäki ne ressemble qu’à lui-même.

Bande-annonce du ‘Havre’

Depuis plusieurs décennies, fidèle à la même troupe d’acteurs (en tête de liste, les épatants Kati Outinen et André Wilms), il bricole en artisan des fictions étranges, laconiques, économes de dialogues, où l’humour et une douce mélancolie se substituent aux lois de l’efficacité et aux surenchères dramatiques.

Aki et sa Sainte Trinité

Selon la légende, Kaurismäki a été successivement plongeur, facteur et critique avant de devenir cinéaste. Depuis, il est fidèle à cette Sainte Trinité : l’humour, le style, la pudeur. Comme à sa passion pour la Dive Bouteille... Sur ce dernier point, il a même sa théorie :

‘ Les Finlandais sont très sentimentaux alors qu’ils prétendent ne pas l’être. En Finlande, on ne parle pas du tout. Sauf quand on est saouls. D’où l’intérêt de l’être en permanence. Vous voyez, c’est vraiment un pays intéressant. ’

Aki et le spectacle

Parmi les principaux titres de gloire de Kaurismäki, on trouve :

  • ‘ Au loin s’en vont les nuages ’, autour d’un couple de chômeurs résistant tant mal que bien à l’horreur économique ;
  • ‘ Juha ’, un film muet (treize ans avant ‘ The Artist ’) ;
  • ‘ L’Homme sans passé ’, l’histoire d’un amnésique qui s’invente un présent avec une poignée de comparses hébétés.

Avec ce dernier film, Kaurismäki frôle la Palme d’or au festival de Cannes en 2002, dont il est un très paradoxal habitué, lui qui ne prend rien au sérieux.

Extrait de ‘L’Homme sans passé’

Il doit se contenter du Grand Prix, la médaille d’argent locale. Cela ne l’a pas empêché de faire le spectacle, fidèle à sa réputation iconoclaste.

A l’heure de la remise des prix, il grimpe les marches du palais quatre à quatre, esquisse des pas de danse inconnus. Il reçoit le prix quelques minutes plus tard, et aggrave son cas : contrairement à ses confrères qui, depuis une bonne demi-heure, multiplient les hommages, il ne remercie qu’une seule personne : lui-même. Du Aki pur jus, en quelque sorte.

En 1990, le dessinateur Enki Bilal interviewe Aki Kaurismäki

Aki, hors normes

Au comptoir des affaires du cinéma, à l’écran et dans sa vie publique, l’homme est réputé pour ne pas être un client comme les autres. En interview, Kaurismäki déteste ainsi le petit jeu de la promotion. L’interroger réclame une certaine disposition d’esprit. Sirotant du vin blanc dès le matin, le cinéaste fait mine de ne pas maîtriser grand-chose. Ni la cendre de ses clopes, ni ses yeux qui se ferment, ni ses silences longs comme les deux bras. Extraits.

‘Comment naissent les idées de vos films ?

– Si vous voyez le début d’une idée dans mes films, prévenez-moi.

– Pourquoi cette fidélité aux mêmes acteurs ?

– Nous nous connaissons si bien que nous n’avons plus besoin de nous parler. Je peux les diriger en sifflant et ils me comprennent tout de suite.

– Pourquoi toujours un chien dans vos films ?

– Les chiens ne demandent aucun cachet et ils n’ont pas de syndicat.’

Le dilettantisme assumé et la provocation rigolarde sont deux ressources inépuisables de Kaurismäki.

Aki et la politique

Kaurismäki délocalise son dernier film dans l’Hexagone et se surpasse. Il met en scène le dénommé Marcel Marx, cireur de chaussures. Ancien écrivain, ce Marx-là s’exprime dans un Français ultra châtié et manie l’imparfait du subjonctif avec la même aisance que la cire et le chiffon. Parallèlement, il mène une existence tranquille dans sa petite bicoque en compagnie de son épouse baptisée Arletty et, bien sûr, de son chien.

Un jour, parce que le faux hasard de la fiction le veut ainsi, Marcel rencontre un gamin black qui cherche à rejoindre l’Angleterre. Marx l’héberge et, avec le soutien de quelques amis, tente d’organiser sa fuite du beau pays de France où sévit la chasse furieuse aux sans papiers.

Aki et le style

Fidèle à son sens de l’épure et à sa très singulière stylisation de la réalité, Kaurismäki jongle avec les contrastes et les anachronismes. Pour raconter son histoire d’ici et maintenant, il met en scène une France fantasmée, fétichiste et convoque des références ludiques (Marcel Carné, René Clair, Jean-Pierre Melville…).

Les décors antédiluviens se multiplient : des vieux bistrots où trônent juke-box et flippers ancestraux… Comme les acteurs à trogne, tels Pierre Etaix ou Little Bob, figure historique du rock français.

‘ Le Havre est le Memphis français et Little Bob son Elvis ’, résume Kaurismäki.

Aki et l’anachronisme

Sur cette toile de fond sciemment désuète, le cinéaste filme la France d’aujourd’hui avec son obsession de l’identité nationale et ses préfets zélés en quête de chiffres. Jean-Pierre Darroussin, nouveau venu dans la troupe Kaurismäki et qui incarne un flic d’un genre très particulier, a apprécié le choc des cultures :

‘ Kaurismäki parle de notre époque avec des détours. Il filme principalement ce qu’il a aimé hier et ce qu’il a envie d’aimer aujourd’hui.

Chez lui, ce n’est pas parce que l’on écoute des CD que l’on n’a pas le droit de déposer un vieux vinyle sur un phonographe. Idem pour les rapports entre les individus. En fait, Kaurismäki force le réel.’

Forcer le réel et s’inventer un monde meilleur, donc.

Dans ‘ Le Havre ’, le commissaire en chef carbure aux grands crus et trinque avec Marcel Marx, l’humaniste discret. Comme le symbole d’un film où l’esprit de sérieux est prohibé et l’utopie revendiquée. Kaurismäki croit au Père Noël. Et on a très envie d’y croire avec lui.

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  • A déménage le 14-03-2012
    • Posté à 10h40 le 21/12/2011
    • Internaute 98050

    Bonjour,

    Je ne peux plus toper les blogs, alors je me fends d’un commentaire.
    J’essaierai d’aller voir ce film pendant les vacances.

    « Le Havre est le Memphis français et Little Bob son Elvis », résume Kaurismäki.
    Excellent !

    Merci de cet article.

    Havraisement vôtre

  • Fantomax
    Fantomax
    escroc
    • Posté à 10h54 le 21/12/2011
    • Internaute 157606
      escroc

    Little Bob le Elvis français, c’est sûr qu’il doit pas dessaouler souvent, le mec.

    Whatever, son film a l’air bien gouleyant.

  • brogilo
    • Posté à 10h59 le 21/12/2011
    • Internaute 164675

    A voir ou à revoir,Un homme marche dans la ville de Pagliero.

    Un film avec des « trognes », un zeste de racisme et pour décor Le Havre d’avant la reconstruction.

  • marc_r89
    marc_r89
    citoyen
    • Posté à 12h41 le 21/12/2011
    • Internaute 121487
      citoyen

    J’ai eu la chance de découvrir Aki Kaurismäki il y a bien longtemps avec les Leningrad Cowboys Go America, road movie délirant, au moins autant que ces Leningrad Cowboys hallucinants sur scène en vrai.
    La Fille aux Alumettes m’a ensuite définitivement convaincu (comme si je ne l’avais pas été d’emblée) que Kaurismäki est un être hors normes - sub-finlandaises - doué pour raconter des histoires poignantes avec des dialogues minimaux mais qui vont droit au but ; enfin si l’on peut dire.
    Bref, j’ai hâte de voir ce nouveau film !
    Autre acteur fétiche de Kaurismäki que vous avez oublié de citer, Jean-Pierre Léaud qui joue aussi dans « Le Havre » !
    De plus Aki a un frère Mika qui mériterait aussi que la France s’intéresse un peu a lui, cette France tellement nombriliste en matière de cinéma... Heureusement qu’il y a des festivals comme celui de Berlin qui proposent autre chose que Cannes et qui a présenté Aki dès 1983 !

    • batmad
      batmad répond à marc_r89
      enrevenantducinema.fr/
      • Posté à 13h07 le 21/12/2011
      • Internaute 154601
        enrevenantducinema.fr/

      Tu peux argumenter sur la critique de Cannes ?
      C’est vrai que Cannes n’a découvert que Kitano, Moretti, Almodovar, Weerasethakul, Hsiao-Hsien, mit en valeur des cinéastes comme Lynch, Van Sant, Cronenberg, et tant d’autres... Et j’en oublie énormément, j’écris juste ceux qui me passent pas la tête...
      C’est marrant cette habitude très française de cracher sur Cannes alors qu’il suffit de lire la liste des films dans toutes les selections pour voir que la majorité des films importants de l’année y sont projetés. C’est juste un fait.
      Pour le reste, j’aime beaucoup moi aussi Jean-Pierre Léaud et la veine la plus minimaliste de Kaurismaki (Tiens ton foulard Tatiana, les lumières de faubourgs plus que l’homme sans passé...) et je ne sais pas à quel veine appartient le Havre...

      • Fantomax
        Fantomax répond à batmad
        escroc
        • Posté à 13h27 le 21/12/2011
        • Internaute 157606
          escroc

        Hey Gilles, on savait pas que tu commentais sur Rue89. Ca va ? Toujours chauve ?

         
        • batmad
          batmad répond à Fantomax
          enrevenantducinema.fr/
          • Posté à 14h56 le 21/12/2011
          • Internaute 154601
            enrevenantducinema.fr/

          Personnellement je m’en fous de Gilles (d’ailleurs tu devrais dire Thierry maintenant), de Cannes en soi. Je constate juste que les films que j’ai préfèrés cette année (Habemus Papam, L’apollonide, La guerre est déclarée, etc.) étaient à Cannes, je n’ai pas encore vu les films de Mallick, Almodovar et Von Trier qui y étaient aussi et j’ai un à priori comme quoi ce n’est pas rien...
          L’année précédente je pense que le film le plus important au niveau mise en scène, approche nouvelle, etc. était Oncle Boomee de Weerasethakul qui était la palme d’or de la même année.
          Dire qu’est présenté à Cannes un nombre très important des films qui font le cinéma de l’année me semble juste un fait (ce qui n’empêche pas qu’il y a des merdes qui y passent, des cinéastes surfaits etc.)... Je veux bien qu’on me démontre le contraire.

          • Fantomax
            Fantomax répond à batmad
            escroc
            • Posté à 15h33 le 21/12/2011
            • Internaute 157606
              escroc

            No problemo, on est bien d’accord.

            (sauf qu’Oncle Boonmee était un film effroyablement chiant)

        2 autres commentaires
      • marc_r89
        marc_r89 répond à batmad
        citoyen
        • Posté à 14h27 le 21/12/2011
        • Internaute 121487
          citoyen

        C’est marrant cette habitude très française d’être outré dès que quelqu’un ose émettre un soupçon de critique sur une institution française...
        Certes Cannes « a découvert » bien des grands noms.
        Mais je persiste à dire que globalement il existe bien des pays qui sont moins nombrilistes qu’ici avec « notre » exception française.
        Je ne dis pas que Cannes ne devrait pas exister, mais que Cannes est loin d’avoir le monopole de la découverte de talents cinématographiques et que c’est bien qu’il y ait d’autres festivals dans d’autres pays avec une autre vision et une autre ouverture.
        Quoiqu’il en soit en 1995 il y avait peu de gens en France qui connaissait les Kaurismäki. Et je le répète, qui parle de Mika Kaurismäki ? Pourtant Johnny Depp y a fait une apparition subtile dans l’affiche de Dead Man qui décorait la chambre du héro de I love LA en 1998 !

         
        • batmad
          batmad répond à marc_r89
          enrevenantducinema.fr/
          • Posté à 15h01 le 21/12/2011
          • Internaute 154601
            enrevenantducinema.fr/

          Je ne suis pas d’accord avec toi sur la première phrase, tous les ans pendant le festival de Cannes il suffit de voir les commentaires des riverains (qui d’ailleurs très souvent ne s’intéressent pas au cinéma, ce qui n’est pas ton cas) cracher sur Cannes et je suis un des rares à défendre le lieu juste pour les films qui y sont projetés (le reste je m’en fous)
          Quand au nombrilisme, dans tous les festivals il y a une mise en avant des cinéastes locaux, à Cannes, à Berlin ou à Venise... Dire que Cannes est nombriliste parce qu’il ne met pas en vain Mika Kaurismaki me semble court. Il y a évidemment des cinéastes oubliés à Cannes comme à Berlin ou Venise, ça n’empêche que c’est encore Cannes qui a la plus belle affiche (surtout cette année, l’an passé, Berlin c’était pas mal aussi)

        1 autres commentaires
  • unagi-
    unagi-
    卑語
    • Posté à 12h45 le 21/12/2011
    • Internaute 24252
      卑語

    Je l« ai vu je suis réservé quant à mon appréciation.
    Une histoire d’aujourd’hui sous le prisme de la seconde guerre mondiale.
    Dire sans le dire et se contenter d’une iconographie suggestive même si elle est de grande qualité. Je trouve le principe et le résultat assez conformiste pour kaurismaki et le propos gommé par les liens systématiques au cinéma d“après guerre ou se confrontent l‘imagerie archi connue du cinéma français d’aujourd’hui avec celle d’hier..
    Les caricatures’ à mon sens desservent le sujet du film, après effectivement il y a le plaisir de retrouver certaines figures.

  • Crepitus
    Crepitus
    Retraité
    • Posté à 16h24 le 21/12/2011
    • Internaute 85789
      Retraité

    « Juha », un film muet (treize ans avant « The Artist »)

    Mais après « La dernière folie de Mel Brook “ film presque muet, puisqu’il y a une réplique : le mime Marceau disant Non, lorsqu’on lui propose un rôle.

  • Le Yéti
    Le Yéti
    yetiblog.org
    • Posté à 09h41 le 22/12/2011
    • Internaute 6095
      yetiblog.org

    FUCK LE RÉALISME, VIVE LE VRAI !

    « Le Havre » est sorti hier en salles. Je me suis précipité le voir dans un cinéma d’art et d’essais joyeusement foutraque, Le Sirius... au Havre !

    J’en suis sorti aussi bouleversé qu’après « Cendrillon » quand j’étais môme, la « La vie est belle » (de Capra) quand j’étais ado cinéphile, « Bagdad Café » quand j’essayais d’échapper aux désillusions du trentenaire finissant, qu’après avoir vu « Intouchables » quand j’aurais trouvé une place disponible dans une salle.

    Autant de films qui ont pour point commun de botter le cul au réalisme pour être VRAIS !

    Le vrai est ce que l’on doit chercher (et trouver), le réalisme est le bas-fond gris auquel on se soumet.

    Aujourd’hui, le réalisme, c’est la soumission aux lois du marché (même en faisant mine de le vomir). Le vrai, ce sont les vrais « indignés » du monde entier (même s’ils sont aussi improbables et rares que les personnages du film de Kaurismaki).

    Fuck le réalisme, vive le vrai !

    • doudou9174
      doudou9174 répond à Le Yéti
      conducteur.receveur
      • Posté à 17h20 le 31/12/2011
      • Internaute 140131
        conducteur.receveur

      je ne suis pas un grand cinéphile , je ne connaissais pas du tout Kaurismaki, c’est le genre témoignage cru qui me plaisent , merci pour l’article .
      pour me vanter un peu >>>> j’ai quand méme 4 Dupontel : bernie ; le créateur ; enfermés dehors ; le vilain >>> et méme : aaltra de Delépine et Kervern .
      bon ! ! c’est un début .

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